Alors que les salles de cinéma classiques luttent faces aux plateformes de streaming, les néo ciné-clubs font le plein grâce à une expérience collective et cinéphile

Le retour des ciné-clubs

La salle du Schlappekino, lors de la projection des « Leftovers »
Foto: DR
d'Lëtzebuerger Land vom 22.05.2026

Né d’un besoin d’identité propre et d’une nécessité de coopération internationale, le cinéma luxembourgeois a changé de visage ces dix dernières années. L’industrie cinématographique est vivace : elle produit, diffuse, s’inscrit dans des réseaux d’ampleur, participe à toutes les cérémonies, rafle des oscars, marche main dans la main avec les cinémas du monde entier… Le pays est devenu un lieu où se produisent des films, en plusieurs langues, selon différents modèles économiques et par le biais de toutes sortes d’imaginaires et d’esthétiques.

Tout n’est pas rose, dans cette industrie culturelle. La récente faillite de Paul Thiltges Distributions a secoué l’industrie cinématographique. La déroute d’un acteur historique du cinéma local pose des questions quant à la santé du secteur (lire d’Land 24.04.2026). La fermeture de Filmland, même s’il se murmure qu’une reprise soit à l’étude, représente un autre choc. Reste à savoir si l’on peut, dans cette industrie du grand large, faire croître une cinéphilie locale. Si le Luxembourg est devenu une fabrique de films reconnus, excellant dans l’art de lier acteurs locaux et cinéastes étrangers, la question de la distribution des films fait toujours débat. Ainsi se dresse le paradoxe du cinéma luxembourgeois qui n’a jamais autant produit de films mais ne livre pas vraiment de chiffres quant à leur audience.

Ici comme ailleurs, les salles de cinéma souffrent. Dans ce contexte, on assiste pourtant à un renouveau des ciné-clubs portés par la jeune génération et certains cinéastes aguerris. Alternative aux algorithmes des plateformes du streaming et à la consommation individuelle du cinéma, ces ciné-clubs réaffirment l’expérience collective de la salle, et devient essentielle à l’émergence d’artistes engagés dans le réel plutôt que dans la reproduction de formats standardisés. On sort de la mouvance de « l’expérience immersive » des multiplexes aux sièges XXL, pour retrouver un moment de partage sans gadget et sans pop-corn.

Les néo ciné-clubs bourgeonnent dans tout le pays et ouvrent la voie à une communauté de spectateurs qui se focalisent moins sur la quantité que dans la qualité. Point de binge-watching au club, mais davantage de cinéma de patrimoine, de vieux classiques, de films de genre. Les nouveaux cinéphiles ont besoin de sortir, de se retrouver et de dialoguer. Dans notre monde tout numérique, quoi de plus novateur qu’une présence physique du film pour se passionner pour le cinéma.

Dans un échange avec Stephen Korytko en mars dernier, le réalisateur s’inquiétait de voir ceux qui « veulent travailler dans le cinéma partir à l’étranger. Garder ces talents ici, ça compte pour une rendre une société vivante ». Il ajoutait que ces mêmes personnes organisent la vie cinéphile locale autour de soirées telles que la Cinélunatique, le Cinémathèque Film Club, le Schlappekino ou l’Ancien Cinéma : « des événements où les gens se retrouvent pour voir des films ensemble ». Le cinéaste luxembourgeois concluait en disant préférer « les avoir ici qu’à Berlin. On entend parfois dire qu’il n’y a rien à faire au Luxembourg. Mais on ne peut pas dire ça tout en refusant de soutenir ceux qui essaient justement de créer des choses ».

Ces projets naissent d’abord d’envies cinéphiliques. Le ciné-club de l’Ancien Cinéma à Vianden est né du besoin de créer un espace d’échange artistique entre des créateurs d’Europe de l’Est et d’Europe de l’Ouest. Les Cinélunatiques, à l’initiative de Govinda Van Maele et Bernard Michaux, viennent de l’envie de sortir des films inédits des archives de la Cinémathèque de Luxembourg, et ses plus de 20 000 copies. Le Cinémathèque Film Club entend montrer et contextualiser des films. « Nos projections ne sont jamais de simples projections. Ce sont des lieux d’amitié, de rencontres, de partage, où les gens arrivent tôt et restent tard après le film », explique l’équipe de bénévoles du Schlappekino –Jérôme Mergen, Jo Gutenkauf, Aline Fernandes, Léa Petitjean, Laurent Rischette, Lukas Grevis et Mara Stieber –, installée au Bamhaus à Dommeldange, dans une salle de projection peu utilisée. Maciej Karczewski de l’Ancien Cinéma affirme dans la même veine, « nous offrons un lieu de projection et de rencontre pour des créateurs locaux souhaitant présenter leurs films, souvent pour la première fois devant un public ». Ces néo-ciné-clubs complètent aussi l’offre des grands événements du domaine : l’Ancien Cinéma collabore régulièrement avec Open Screen asbl ou avec le Cineast Festival, quand le Schlappekino a organisé la première édition de « Leftovers », en lien avec le LuxFilmFest, dans l’idée de projeter des courts-métrages locaux qui n’avaient pas été sélectionnés par le festival, mais auxquels le ciné-club souhaitait néanmoins donner une chance sur grand écran.

Des groupes de cinéphiles donc, créés pour contenter une passion mais aussi, dans cette ère du streaming, afin de retrouver quelque chose d’unique : une expérience collective du cinéma, « ce n’est pas seulement regarder un film, mais aussi échanger, discuter et créer des liens », décrit Maciej Karczewski. Et dans ce monde des prix élevés des billets de cinéma, de l’instabilité et de la solitude numérique, un espace non commercial, créé par et pour le public, apparaît comme une nécessité. L’afflux de nouveaux participants que constatent tous les cinés-clubs en est la preuve. « Il semble y avoir une nostalgie des espaces analogiques et des expériences uniques et éphémères. Vivre le cinéma comme un lieu où l’on regarde, ressent et partage ensemble, et créer un espace collectif, sûr et accueillant pour tous. Ne serait-ce que pour une soirée », continue l’équipe du Schlappekino.

Jacques Molitor des Cinélunatique, précise le profil niche de son club : « Il s’agit pour nous de montrer des films qui n’ont jamais été montrés, comme Maniac de William Lustig, un slasher de 1985. On a connu de nombreuses soirées sold out, avec des personnalités telle que Vicky Krieps dans le public ». Le Cinémathèque Film Club est décrit comme « un label pour un type de séance en programmation officielle de la Cinémathèque », calqué sur le modèle type en proposant d’explorer des films culte, accompagné d’un invité expert ou réalisateur pour ouvrir une discussion ou le public est actif, « c’est la base d’un ciné-club, en fait », se réjouit Boyd Van Hoeij, programmateur à la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg, depuis fin 2022.

Le programmateur et critique cinéma a ouvert ce projet de Cinémathèque Film Club, sous le confort de l’institution municipale, dans une volonté de refaire venir les jeunes au cinéma par l’invitation de réalisateurs et techniciens locaux et encore « émergents » tel que Kiyan Agadjani, Gintare Parulyte, Anselm Havu ou récemment Larisa Faber, « On se rend compte qu’une partie du public travaille dans le cinéma, mais nous ne ciblons pas ceux-là précisément. Notre volonté est de créer un nouveau public, de faire venir les plus jeunes au cinéma et leur faire découvrir un cinéma de patrimoine ». Une dynamique un peu vent contraire aux expectatives du Cinélunatique à ses débuts en 2011/2012, où l’idée était de faire découvrir des vieux films greenhouse et série B internationaux, en « mode soirée », pour et par les gens du milieu, dans les restrictions des budgets et le turnover de l’équipe organisatrice : « C’était une ambiance assez drôle, les gens se déguisaient, on servait de l’alcool pendant les séances, et si c’était parfois difficile, on faisait vraiment des soirées folles », se souvient Jacques Molitor.

Dans cette ambiance institutionnelle ou informelle, les ciné-clubs luxembourgeois participent à la construction d’une culture cinéphile locale, en diffusant, « des films culte et d’autres moins connus qui n’attirent pas plus de dix à trente spectateurs par séance. Ce n’est pas si anormal quand tu fouilles au fond des archives pour tester des copies et découvrir des films. On est presque dans la curation avec des films très particuliers », narre Jacques Molitor. Dans un pays où s’impose l’influence des industries culturelles frontalières françaises, allemandes et belges, les ciné-clubs considèrent le multilinguisme comme un atout. « Il permet de présenter des cinémas issus de différentes cultures et de favoriser le dialogue entre elles. Cela valorise l’expérience du visionnage en salle, plutôt que la consommation de films en streaming », argumente Maciej Karczewski de l’Ancien Cinéma. L’équipe du Schlappekino poursuit : « l’une des raisons pour lesquelles nous avons commencé à regarder des films ensemble était notre désir de redécouvrir les premiers films d’Andy Bausch, les débuts de l’industrie cinématographique luxembourgeoise, ancrée dans une culture cinéphile nationale ». Tout le monde ou presque, au Luxembourg, a vu Troublemaker (1988), le classique d’Andy Bausch, sorti à une époque où le public était « exigeant envers le cinéma national », selon les bénévoles. Et d’ajouter, « il s’agit peut-être moins de construire une cinéphilie luxembourgeoise que de redécouvrir et de comprendre ce qui motivait les gens à aller voir des films luxembourgeois par le passé ».

Il est ainsi indéniable que le patrimoine cinématographique local a ouvert la voie à de nombreux réalisateurs et réalisatrices, le multilinguisme et le multiculturalisme du pays inspirant souvent les choix des films et sujets des ciné-clubs, « l’influence d’autres cultures – cinématographiques – est ce qui rend le Luxembourg si intéressant. Avec environ quinze pour cent de la population locale d’origine portugaise, par exemple, le cinéma portugais a une tout autre résonance ici », ajoute le Schlappekino. « Les films luxembourgeois peuvent être désavantagés dans le système des multiplexes : ils se voient attribuer des horaires de projection peu avantageux, car on pense que les films internationaux attirent plus de spectateurs ». Les ciné-clubs prouvent qu’il existe une réelle demande pour ces films et que le public veut voir des films locaux sur grand écran. Et justement, n’est-ce pas là l’intérêt principal d’un ciné-club que d’aller ailleurs, que ce que propose les cinémas multiplexes ? À l’image de Larisa Faber qui choisit Frances Ha de Noah Baumbach pour son Cinémathèque Film Club, permettant la (re)découverte, « un de nos buts, est de faire découvrir plein de classiques mais aussi des moins classiques », ajoute Boyd Van Hoeij.

Ainsi, quand certains s’attache au vivier local, d’autres font du « ciné de niche », du thématique, de l’archive, ou laisse leur programmation au regard des professionnels du secteur, pourtant, le maître mot reste identique à tous et toutes : faire découvrir dans la mesure où « ça reste accessible », note Boyd Van Hoeij. On peut alors aisément considérer ces néo ciné-clubs comme des lieux où s’émancipent l’émergence du cinéma luxembourgeois. Pour Maciej Karczewski, « cela devrait sans aucun doute constituer l’un des objectifs principaux des ciné-clubs. Grâce à l’expérience partagée, ils deviennent des lieux où naissent des idées, des inspirations et des collaborations ».

Pour de nombreux jeunes créateurs, il s’agit en outre d’un premier contact avec le public et avec le milieu du cinéma. En fait, à l’heure des réseaux sociaux, socialement, les ciné-clubs permettent un maillage de professionnel et une mise en réseau importante. Bien que leurs publics soient plus diversifiés, ces néo-ciné-clubs contribuent à créer un environnement propice à la collaboration, « les amateurs peuvent y rencontrer des professionnels, et les jeunes créateurs y trouver des mentors ou des partenaires pour développer leurs projets. J’aimerais que cela se traduise concrètement par le développement de la scène cinématographique au Grand-Duché », espère Maciej Karczewski de l’Ancien Cinéma. L’objectif commun, encore une fois, est de « démystifier en partie l’industrie du cinéma », d’après le Schlappekino, et la multiplicité des publics, « montrer aux personnes qui y travaillent qu’au final, derrière tout le faste et le glamour, l’industrie du cinéma est aussi composée de personnes qui exercent des métiers ordinaires », argumente avec lucidité le petit ciné-club quand d’autres font face à l’évolution de ces publics qui changent régulièrement leurs habitudes, comme le concède Jacques Molitor. « Notre public vient de toute la Grande Région, de Trèves à Metz et est très variable en fonction des séances. Il nous faut le renouveler si on veut être là encore dans dix ans ». Au même titre que les autres ciné-clubs qui refondent le genre sans le dénaturer, forcé de conserver l’essence de ces séances de cinéma, tout en suivant les mouvances contemporaines.

Godefroy Gordet
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