Le musicien Edsun présente Moth, une première pièce hybride, au Mierscher Theater

What rhymes with vain ?

d'Lëtzebuerger Land vom 06.03.2026

Les musiciens qui deviennent comédiens, souvent, c’est assez binaire dans les résultats que ça produit : soit on découvre la polyvalence d’un talent qui met d’accord même ceux et celles qui, pour une raison ou une autre, n’aiment pas la musique de l’artiste – on peut penser à Bertrand Belin, magistral, dans Le roman de Jim ou à la carrière d’acteur d’un Benjamin Biolay, que beaucoup trouvent plus supportable sur écran que sur scène –, soit le naufrage est complet – que l’on se rappelle Ed Sheeran dans Game of Thrones ou encore Madonna dans le bien nommé Swept Away de Guy Ritchie, un film qui était … une robinsonnade.

Moth, première expérience théâtrale du musicien-chanteur Edsun, ose le pari d’une sorte d’adaptation de son univers musical pour la scène sur fond d’inquiétudes d’une jeune génération d’artistes, en quoi Edsun suit d’autres musiciens luxembourgeois ayant cherché à repousser les limites de leurs cosmos sonores, comme Maz ou Patrick Miranda. En janvier 2025, ce dernier proposait, à la Kulturfabrik, une release party multidisciplinaire, où la musique de Pleasing côtoyait l’art, le théâtre et la comédie musicale.

Selon Edsun, crédité comme compositeur, artiste, metteur en scène (aux côtés de Hadi Deaibes) et chorégraphe (aux côtés de Tristan Sagon), il y a deux sujets qu’il a voulu explorer avec sa pièce : tout d’abord, la difficulté à communiquer. Un problème qui n’est qu’en apparence oxymorique dans un monde où, comme le disait déjà le sémiologue Roland Barthes avant même qu’Internet et les smartphones ne fussent inventés, tout communique tout le temps, puisque dans cet océan de signifiants, le message se perd souvent et que les timides de ce monde ne peuvent plus se cacher derrière la lenteur d’un support technologique. Le tourbillon communicationnel exigeant une activité incessante, les chances qu’un message atteigne véritablement son destinataire se réduisent de manière inversement proportionnelle à la profusion des messages qui circulent.

Au-delà de cela, Edsun cherchait à raconter l’histoire d’une amitié forte entre deux jeunes hommes, amitié dans laquelle les sentiments de l’un s’avèrent non seulement bien plus fort, mais d’une nature différente. Au théâtre, l’histoire est vieille comme le monde, illustrée par la fameuse chaîne d’Andromaque, à travers laquelle se condensent tous les amours unilatéraux du monde scénique. Dans la pratique, de telles histoires sont encore assez peu racontées sur les plateaux grand-ducaux, alors que dans la littérature, au cinéma et au théâtre internationaux, les histoires queers se retrouvent un peu partout à l’affiche – ainsi, la gigantesque librairie Dussmann à Berlin dispose depuis peu d’un énorme rayon queer et quelques-uns des plus beaux films de la compétition de la Berlinale avaient pour sujet l’émancipation homosexuelle (À voix basse de Leyla Bouzid) et la transidentité (Rose de Marcus Schleinzer, qui vient d’ouvrir le LuxFilmFest, pour lequel il est aussi en compétition).

Alors qu’Edsun, plus habitué aux scènes de concert qu’aux plateaux de théâtre, fait patienter pendant quelque chose comme un quart d’heure académique un public de première hétéroclite, constitué d’un who is who de la scène musicale et d’un échantillonnage du gratin de la scène théâtrale, miroitant ainsi le caractère hybride de ce qu’on verra sur scène, on a tout loisir de s’immerger dans la scénographie de la pièce, signée Steve Richer et Sacha Hanlet. Au centre, illuminé par un éclairage cru, bleuâtre, un empilement de ces flight-cases dans lesquels on range ses instruments, comme le backstage d’une salle de concert, sorte de refoulé, d’inconscient de la vie du musicien – un regard derrière les coulisses de la création, mais aussi de la vie du personnage Eli, backstage qui occupe ici le centre de la scène et qui sera parcellisé par Edsun au fur et à mesure qu’il se fait l’herméneute de la vie intérieure de son personnage.

À gauche, baigné dans le jaune-orange d’une lumière plus chaleureuse, une espèce de salon, avec un tapis, un fauteuil, des fleurs, la partie émergée d’une vie, cette partie qu’on partage avec et qu’on montre aux autres, où Edsun finit par apparaître, tapotant sur le sol de la scène pour créer un début de rythme sur lequel sa voix finit par immerger, posant les bases d’une composition surgie ex nihilo, belle métaphore de la création musicale.

On voit dès lors l’amitié entre Eli (Edsun) et Dré (Tristan Sagan) se développer sur scène, au cours d’une production hybride entre théâtre, danse et comédie musicale – et l’on se rend compte que la scénographie est d’autant plus intelligente qu’elle miroite la différence entre les deux personnages qui l’occupent, Dré enroulant tranquillement des câbles ou taquinant Eli en lui enlevant son micro, Eli paraissant bien plus inquiet.

Hélas, les scènes où Eli dialogue avec une voix off ressemblant à une IA, censées nous rapprocher des personnages, en éclairer la vie intérieure par des moyens complémentaires à ceux qu’utilise d’habitude Edsun – ceux de la musique pop –, sont pétries de clichés sur le développement de soi. Des clichés que même le pire des livres sur le développement personnel n’oserait pas reproduire : c’est à toi de gérer ta vie, le bonheur est partout, dans le sourire d’un enfant et les encouragements d’un prof, n’attends pas qu’il vienne à toi et autres truismes qui, certes, fonctionnent dans une chanson pop, dont la communication repose sur la transsubstantiation du banal en quelque chose de sensible, de fragile, quelque chose d’emprunté de grâce, une métamorphose

scénique, mais qui sonnent horriblement désaccordés dans un contexte théâtral, où ils tombent à plat.

C’est d’autant plus dommage que les passages musicaux savent convaincre, qui sont constitués de presque inédits d’Edsun : il s’agit de chansons qui figureront sur son prochain EP, réarrangées pour la pièce, et où le mal-être, l’amour à sens unique, les inquiétudes sur la personne qu’on voudra devenir s’expriment de manière touchante, la voix d’Edsun se faisant le support de tous ces doutes, les transcendant en éclats de beauté. Et c’est d’autant plus dommage que le jeu sur l’hybridation des formats contient des passages prometteurs : une chorégraphie de Tristan Sagon, où il danse son désir d’émancipation en contraste avec la gravité des normes sociétales qui essaient de le clouer sur scène, ou encore le scintillement ultime d’un lampadaire à la toute fin de la (courte) pièce témoignent de ce que Moth aurait pu devenir.

En l’état, Moth est plutôt une comédie musicale dont on aurait oublié qu’entre les passages musicaux, il faut un minimum d’histoire qu’on puisse suivre, de dialogues qui disent le dilemme des figures, et de personnages envers qui on puisse développer de l’empathie, de manière qu’on finit par se dire que Moth aurait peut-être dû se passer de tout élément textuel, la pièce étant bien plus convaincante quand elle montre ce qu’elle raconte à travers la chorégraphie, la gestuelle des deux comédiens, l’entrelacs des corps, leur aimantation, toutes choses que le travail de dramaturgie de Piera Jovic exprime parfaitement.

Là où Jacques Audiard a récemment révolutionné la comédie musicale trans avec Emilia Pérez, et là où Filip Markiewicz proposait, l’an dernier, avec Elektra, une œuvre hybride cohérente, entre théâtre et musique, Moth est plus une esquisse de quelque chose en devenir qu’un projet abouti – en quoi, peut-être, sa forme fragmentée illustre bien mieux l’idée d’une pièce sur un jeune homme qui se questionne sur son avenir que ses dialogues bancals. De sorte que cette scène qu’on emballe et qu’on débarrasse avant même que les éléments de la scénographie aient pu être utilisés symbolise peut-être malgré elle le potentiel laissé en jachère de cette production.

Jeff Schinker
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