Où va le monde ? Mélody Mourey évoque, dans nos démocraties numériques, les voies qui mettent en lumière l’envers du décor, et désigne les dangers encourus, menant vers l’oppression moderne, vers « les rouages invisibles de la manipulation de masse ». (présentation du spectacle)
L’auteure et journaliste française Mélody Mourey, figure montante du théâtre contemporain, confronte le public à un thriller politico-journalistique époustouflant, où réalité et fiction s’entremêlent adroitement pour nous mettre face à un univers sur les dérives du Big Data, pressenti par trois journalistes : le rédacteur en chef du New York Investigation et deux collaborateurs très engagés et effrayés par leurs recherches, tous réunis à Hong Kong dans une salle de rédaction improvisée, où sur les tables de travail dominent ordinateurs et téléphones.
Dans un climat de travail agité et fiévreux, que le scénographe Christoph Rasche situe dans un lieu ouvert (avec, au fond, l’esquisse d’une mégalopole), subdivisé de barres métallisées, froides qui changent de couleurs sous les effets lumière de Daniel Sestak, s’agite un monde grouillant de collaborateurs sous l’initiative de trois journalistes incarnés par Mika Bouchet-Virette, Tatia Tsuladze, Jérôme Varanfrain, rejoints par Bach-Lan Lê-Bà Thi, Sullivan Da Silva et Juliette Moro. Ils s’apprêtent à révéler peu à peu un programme de manipulation de masse inédit, un scandale envahissant sur la mécanique de l’oppression actuelle qui éclabousse le Président et met en péril la démocratie ou… ce qu’il en reste.
Le dévoilement de ce monde inhumain, évoqué sous de multiples aspects (parfois quelque peu répétitifs), illustré de vidéos de Gilles Seyler et ponctué de flash-back pour reconstituer le parcours des protagonistes, est raconté dans une écriture incisive et mordante, où l’auteur glisse adroitement une intrigue personnelle qui concerne la journaliste Julia Robinson, très axée sur la recherche de la manipulation inédite et en même temps concernée personnellement : en effet, elle croit reconnaître sur le banc des accusés d’un procès son ami, mort depuis plusieurs années, ce qui la motive encore davantage à lever le voile sur ce qui se joue.
Les six comédiens, tous excellents et animés avec un plein engagement pour assumer une vingtaine de rôles différents avec changements de costumes et de perruques - une création de Peggy Wurth et un maquillage de Joël Seyler - virevoltent dans l’espace ou disparaissent dans les coulisses pour leur changement de rôles, un temps qui permet au spectateur de se laisser divertir par la création sonore de René Nuss.
La griffe de Véronique Fauconnet - assistée par Aurore Brugnera - est très présente, soit en tant que directrice d’acteurs mais aussi de metteure en scène, à laquelle incombe la fonction de rendre compréhensible et attirante la pièce de théâtre et de veiller à un rythme qui tient le public en haleine.
Big Mother rend attentif aux dangers d’une vie dans un milieu à risque, celui du ‘big data’, qui se caractérise par une surveillance abusive, notamment par la collecte et la transmission de données personnelles recueillies via internet et utilisées à des fins malhonnêtes. Ce qui plaît en particulier dans la coproduction au TNL c’est le jeu vif et engagé des six comédiens qui monopolise l’attention et entraîne dans l’aventure théâtrale virevoltante.