C’est le roi des jeux. Introduits en Europe au dixième siècle par les Arabes, les échecs offrent, à travers les déplacements de 32 pièces sur un échiquier de 64 cases, une infinité de possibilités ; davantage que d’atomes dans l’univers, dit-on. Un monde que Stefan Maltezeanu a découvert pendant son enfance à Bucarest, où dès l’âge de quatre ans, il a été initié par son grand-père. « Un homme très bon, très patient, qui m’a appris l’observation et la réflexion nécessaires pour jouer », raconte-t-il. À six ans, il déménage au Luxembourg et intègre quelques années plus tard le Gambit Bonnevoie, qui deviendra son « club de cœur ». À 25 ans, Stefan a remporté plus de quinze titres dans différentes catégories jeunes, a été sacré deux fois champion du Luxembourg en blitz et deux fois en parties rapides (des parties de moins de dix minutes et de moins d’une heure). Dans des tournois nationaux et internationaux, le jeune homme a cumulé « plusieurs centaines de médailles et de coupes ».
Après des études d’informatique en Allemagne, Stefan crée sa propre entreprise individuelle, dans la finance. « On peut faire un parallèle entre les échecs et la finance : il faut savoir prendre des décisions à des moments critiques, aller plus vite que l’autre, anticiper comment il pense pour prendre l’avantage », compare-t-il. Les deux univers ont également en commun l’omniprésence de l’informatique. Avec l’essor des parties en ligne, que Stefan pratique assidûment, les échecs ont connu un nouvel engouement. Les joueurs nés après le match retentissant entre Kasparov et l’ordinateur Deep Blue en 1997 ne voient plus la machine comme une menace, mais comme une source d’opportunités. « Grâce à Internet, on peut consulter toutes les parties des grands maîtres, se construire un répertoire d’ouvertures, s’entraîner avec un logiciel qui analyse tes erreurs et t’aide à progresser. On gagne beaucoup de temps, et ça a rendu le jeu plus accessible » indique ce digne représentant de la génération Z.
Contrairement aux amas de puces qui ne comptent que sur leur puissance de calcul pour gagner, Stefan aime créer ses propres combinaisons et fonctionne au feeling, en tentant de reconnaître les « motifs » apparaissant dans la tactique de son opposant. Il cherche à placer ses pièces comme il le souhaite afin d’entraîner l’adversaire sur un terrain qu’il maîtrise. Apprendre des milliers de coups par cœur n’est pas sa tasse de thé, tout comme essayer de concurrencer les machines en anticipant vingt coups à l’avance. Dans la série Le Jeu de la Dame, qui a fait un carton sur Netflix, l’héroïne joue plusieurs parties dans sa tête et visualise un échiquier imaginaire : un fantasme de scénariste ? « Non, beaucoup de joueurs le font ! indique Stefan. C’est mon cas lorsque je déambule en attendant le coup suivant, ou lorsque je joue des parties avec plusieurs de mes élèves... C’est une gymnastique mentale qui vient toute seule. »
Entraîneur depuis ses 17 ans, Stefan Maltezeanu coache au sein de six clubs au Luxembourg, notamment des enfants pas beaucoup plus vieux que lui lorsqu’il a débuté. « Exploiter son potentiel passe par de la discipline, ce qui n’est pas évident à cet âge. Il faut que ça vienne vraiment de l’enfant, pas de ses parents » précise-t-il. Lui qui a disputé son premier tournoi international à seize ans, en Russie, veut aider les plus jeunes à vivre le même type d’expériences : « les échecs peuvent apporter beaucoup d’atouts au niveau de la réflexion, mais aussi faire voyager, s’ouvrir aux autres ». En novembre dernier, il a accompagné l’équipe nationale des moins de douze ans au Championnat du monde, en Italie. « Quand je regardais mes élèves jouer, j’avais les mêmes poussées d’adrénaline que si c’était moi, sourit-il. Entre les parties, les jeunes discutent, jouent au foot ensemble ».
Il n’y pas que les échecs dans la vie, à douze ans comme à 25. Avec un score de plus de 2 200 points au classement de la Fédération internationale d’Échecs, ce qui équivaut à « un joueur de niveau avancé », Stefan a pour objectif d’atteindre les 2 400 points pour accéder au titre de Maître international. Mais pour celui de Grand Maître dont il rêvait adolescent, son point de vue a évolué. « C’est un trop grand sacrifice : j’ai mon travail, ma famille, mes amis, je veux avoir des enfants plus tard. Je ne veux pas passer huit heures par jour devant un échiquier » glisse le jeune homme Il bat ainsi en brèche l’image du prodige aux capacités exceptionnelles. En bon enseignant, il encourage : « Pas besoin d’être un surdoué pour être un bon joueur d’échecs. Venez essayez ! Peut-être qu’un maître sommeille en vous ».