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édito

Rifkin’s Dream

Bernard Thomas

En 2016, Jeremy Rifkin vendait au Luxembourg sa vision d’une « économie de partage », avec ses « modèles d’affaires émergents » et ses « plateformes d’intermédiation ». En 2026, des centaines d’« indépendants » soumis aux algorithmes traversent les villes à tombeau ouvert pour livrer hamburgers et pizzas. Dix ans pour passer du rêve au cauchemar. Mais le « futurologue » Rifkin n’avait pas prédit que les « gig-workers » de Wolt, UberEats et Wedely s’organiseraient collectivement et entreraient en grève. C’est ce qu’ils ont fait le 12 juin, au risque de voir leurs comptes suspendus, c’est-à-dire de perdre leur gagne-pain. Cette action ponctuelle a été d’une étonnante efficacité politique. Elle a fait bouger les lignes, tirant de leur torpeur le ministère du Travail et l’ITM, mais également les syndicats et le LSAP.

Marc Spautz a illico annoncé une campagne de contrôles de l’Inspection du travail. Elle visera la nébuleuse des sous-traitants, ces firmes qui embauchent des livreurs comme salariés pour les faire rouler pour les plateformes ; après avoir ponctionné leurs rémunérations, évidemment. Les pratiques douteuses parmi ces « intermédiaires » sont connues depuis longtemps. En novembre, le podcast Zeenewiessel avait relevé les clauses fantaisistes de certains CDI qui exigeaient des livreurs d’être mobilisables du matin au soir, tout en fixant des horaires de travail à quelques heures par jour. Alors que le fusible des sous-traitants est sur le point de sauter, Wolt assure ses arrières. Luxembourg Times écrit ce lundi que la plateforme serait « in the process of ending its partnership with outside contractors », et ceci « by early July ». (Deux jours plus tard, la plateforme relativise l’info, au cours d’une réunion tendue avec les syndicats et des livreurs.) Avec les contrôles de l’ITM, le ministère du Travail semble miser sur l’effet d’annonce plutôt que de surprise. Le risque est qu’ils finissent par punir les victimes de ce système d’exploitation, à savoir les demandeurs de protection internationale (DPI). « Cette question, je me la pose aussi, mais je n’ai pas encore de réponse concluante », avoue Marc Spautz face au Land.

Alors que les BPI (bénéficiaires de protection internationale) obtiennent sans problème leur autorisation d’établissement (qui leur permet de s’inscrire en tant qu’indépendants sur les plateformes), les DPI sont souvent forcés de passer par les sous-traitants. C’est qu’ils « n’obtiennent pas d’autorisation d’établissement sans accord préalable » de la DG Immigration, comme l’explique le ministère de l’Économie au Land. Principalement constituée d’« indépendants », l’Union des livreurs fait preuve de solidarité avec les « salariés », qui sont autant des collègues que des concurrents. Dans son catalogue de revendications, elle demande que les DPI puissent « contracter directement avec les plateformes ». « On se connaît depuis des années », témoigne un des leaders du mouvement. « On se rencontre à côté des restaurants sous la pluie et sous le soleil. »

Pour conquérir une position dominante, voire monopolistique, le modus operandi des plateformes est partout le même. En entrant sur un marché, on propose des commissions basses aux restaurateurs et des tarifs élevés aux livreurs. Une fois installé, on peut commencer à serrer la vis. Mais Wolt a choisi le mauvais moment pour baisser ses tarifs. (Cette semaine, une course de la Gare à Howald n’était payée que 2 euros 50.) Car Marc Spautz planche actuellement sur la transposition de la « directive travail de plateforme » et il compte saisir l’occasion pour se refaire une beauté sociale (pour relativement peu de frais). Il a affiché la couleur il y a deux semaines : « La solution, pour eux [les livreurs], c'est le salariat auprès de l'entreprise parce que ce ne sont pas de vrais indépendants ». C’est en effet l’option la plus simple et la plus juste. Elle présente également l’avantage de ne pas pénaliser les DPI qui, depuis le 11 juin, peuvent exercer une activité salariée après quatre mois de présence au Luxembourg, et ceci sans autorisation préalable. À voir si la transposition de la directive (le projet de loi devrait être déposé à la rentrée) sera à la hauteur des promesses spautziennes.

Ce n’est pas trop tôt. Le socialiste Georges Engel assure avoir présenté dès mai 2023 un avant-projet de loi au conseil de gouvernement. Mais, regrette l’ancien ministre du Travail aujourd’hui, le DP aurait à l’époque préféré attendre que la directive soit finalisée. (Le LSAP n’avait dès lors pas insisté.) Les syndicats se sont également réveillés. Après de timides (et infructueuses) tentatives pour prendre pied, ils commencent à s’investir dans le secteur des plateformes, où tout reste à construire. De nouveau, c’est l’auto-organisation des livreurs qui a donné le rythme. L’OGBL et le LCGB suivent. Ils apportent leur soutien politique et logistique à ce mouvement fragile, tout en réfléchissant à comment l’intégrer (sans l’étouffer) dans leurs structures.

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