La mystificatrice mystifiée

d'Lëtzebuerger Land du 15.05.2026

Depuis le naufrage cinématographique que fut Jeanne du Barry de Maïwenn, avec un Johnny Depp qu’on eût dit emprunté à Madame Tussaud, les programmeurs du Festival de Cannes ont dû penser qu’il valait mieux rire avec le film plutôt que contre lui. Après Le Deuxième acte de Quentin Dupieux, toutes en loufoqueries et boucles métafictionnelles, et Partir un jour d’Amélie Bonnin, pendant féministe et un peu mièvre des fictions transfuges à la Didier Eribon et Édouard Louis, La Vénus électrique de Pierre Salvadori est donc la troisième comédie d’affilée à ouvrir le festival à la Croisette. Fort d’un casting de premier choix, se déroulant dans le Paris de la Belle Époque, le film raconte le fabuleux destin de la foraine Suzanne (une convaincante Anaïs Demoustier) qui, prise par le peintre endeuillé Antoine (Pio Marmaï) pour une médium, se met à arnaquer l’artiste. Lors de séances de spiritisme dont elle apprend sur le tas la méthode – le charlatanisme poussé à perfection –, elle feint d’être possédée par Irène, l’amante défunte (Vimala Pons). Les pseudo-échanges avec la morte ayant sorti Antoine de sa léthargie éthylique, qui s’est remis à peindre, son meilleur ami et galeriste Armand (Gilles Lellouche) flaire le gain et entre dans la mystification. Et le ballet du quiproquo et des enchevêtrements amoureux de prendre leur inévitable cours. Marqué par l’ère #metoo, évoquant une époque où les femmes servaient au mieux de muse (Irène), au pis d’objet de désir (Suzanne) tout en filmant une belle sororité qui prend racine dans la mimèsis même – Suzanne incarnant la défunte Irène, elle s’intéresse au sort de celle qu’elle joue et dévore ses journaux intimes, subtilisés chez Antoine –, La Vénus électrique est une comédie romantique plus intelligente que les clichés de genre et les cheminements narratifs on ne peut plus prévisibles ne laissent paraître. Évoquant un monde proche de la féerie d’un Jean-Pierre Jeunet – Salvadori dit avoir écrit le rôle de Suzanne avec Audrey Tautou en tête –, La Vénus électrique est aussi un éloge de l’univers forain, où l’affabulation côtoie l’escroquerie et où la réalité est transcendée en un fascinant jeu de miroir où mystificateur et mystifié cherchent pareillement à maintenir l’illusion. Une définition possible de ce qui se passe au cinéma. 

Jeff Schinker
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