Le bout du monde commence parfois à une heure de route. À moins de cent kilomètres de Luxembourg-Ville, dans les quatre directions de la Grande Région. Cette fois-ci au Bockstein

Vignes et vertige

d'Lëtzebuerger Land du 15.05.2026

Le vignoble de la Sarre est une de ces microrégions qui méritent qu’on s’y attarde. On y trouve quelques-uns des terroirs les plus renommés de la région viticole Mosel-Saar-Ruwer, principalement dédiés au Riesling. Un chemin de grande randonnée encore peu connu, le Saar-Hunsrück-Steig, relie la Moselle au Rhin, de Perl à Boppard, sur une distance de 415 kilomètres. De nombreux circuits en boucle font de l’œil au randonneur depuis la carte. Comme le Saar-Riesling-Steig (9 km) qui nous a fait découvrir le village vigneron d’Ockfen et de son terroir légendaire, le Bockstein.

Ce n’est pas un vignoble ordinaire. Taillé dans les schistes et quartzites d’âge dévonien, il s’apparente à un amphithéâtre que la nature a sculpté dans l’épaisseur des temps géologiques. Son nom, « le rocher du bouc », n’est pas fortuit : Il évoquerait un lien ancien avec le culte de Dionysos (Bacchus), ce dieu de la vigne et de l’ivresse que les Anciens représentaient précisément flanqué de cet animal à l’humeur franche et au pied sûr. Le Riesling qu’on y cultive, sur une pente vertigineuse avoisinant les quatre-vingts degrés, compte d’ailleurs, selon certains œnologues avertis, parmi les plus grands crus du vignoble mosellan-sarrois.

Notre ascension débute à la lisière du village, près d’un étang de pêche encore enveloppé d’une légère brume. Le chemin balisé s’élance aussitôt en ligne droite à travers la forêt, sans détour ni ménagement. En vingt minutes, on atteint le point de vue du Bockstein, à 345 mètres d’altitude. Ce qui s’offre alors au regard tient de la surprise autant que de la révélation : Un éperon rocheux à l’aspect franchement alpin et aux formes déchiquetées surplombe, d’un côté, le vignoble d’Ockfen et, de l’autre, la vallée de la Sarre. On aperçoit la ruine fantomatique du château médiéval de Sarrebourg, qui se découpe au loin. Une imposante croix métallique couronne ce sommet. Le contraste est saisissant avec les formes rondes et apaisées des collines alentour, comme si la montagne avait voulu marquer son insoumission géologique. Cette singularité a une explication : Une gigantesque veine de quartzite s’est jadis infiltrée dans la série monotone des schistes environnants. Roche parmi les plus dures affleurant dans nos régions, elle résiste depuis des millénaires à l’érosion. Deux bancs en bois invitent le randonneur essoufflé à s’asseoir et à contempler l’étendue vertigineuse.

Le chemin reprend ensuite le long du plateau dans un manteau boisé et silencieux, offrant par endroits des vues plongeantes sur la rive occidentale de la Sarre. À mi-chemin, une sente étroite se faufile en zigzag à travers un taillis de chênes pour rejoindre, en contre-bas, une aire de repos bien aménagée, avec une tourelle en briques rouges dénommé « Bismarcktürmchen ». Le chemin nous amène ensuite vers la partie haute du village de Schoden, puis nous éloigne doucement du paysage viticole pour gagner les hauteurs où pâturages et bosquets de conifères dispensent ce parfum résineux et frais qui annonce le Hunsrück voisin – avant de nous ramener, en boucle, vers Ockfen.

Une fois regagné notre point de départ, nous traversons le village jusqu’à l’ancien moulin qui se trouve à peu de distance des rives de la Sarre : La « Klostermühle » est aujourd’hui un hôtel de campagne qui propose une restauration roborative faisant la part belle aux produits locaux – notamment les truites saumonées du Leukbachtal et du gibier local. Installés sur la terrasse ombragée donnant sur le ruisseau, nous y avons dégusté un crumble aux mirabelles fait maison, accompagné d’un Riesling Kabinett feinherb Ockfener Bockstein du vigneron voisin Otto Minn. Une bien belle manière d’honorer le terroir que nous venons de parcourir.

Robert Weis
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