L’installation La Merde d’Aline Bouvy fait sensation à Venise dans un contexte politique tendu

Coproculture

Une femme-étron est le personnage principal du film
Photo: FC
d'Lëtzebuerger Land du 15.05.2026

La 61e exposition internationale d’art de la Biennale de Venise a ouvert ses portes dans un climat de pression politique exceptionnel, transformant les journées professionnelles d’avant l’ouverture au public en un marathon tumultueux. En cause : Le retour de la Russie à la Biennale, après quatre ans d’interdiction et la présence du pavillon israélien. Après la démission du jury, les lettres de protestations, les menaces sur les subventions européennes et les appels au boycott, une action spectaculaire des Pussy Riot et des Femen devant le pavillon russe a fait monter la température d’un cran. Les policiers postés aux abords de ces pavillons rappellent que la situation géopolitique internationale rend la présence de pays en guerre (dont les dirigeants sont poursuivis pour crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale) potentiellement explosive, y compris sur le terrain de l’art. La tension a culminé vendredi dernier avec la grève et la manifestation organisées par l’Art not genocide alliance (Anga). Des employés de la Biennale, de nombreux artistes, curateurs ou professionnels de l’art se sont rassemblés pour dénoncer la présence du pavillon israélien. Plus de 2 000 personnes ont défilé derrière les slogans « Stop al Padiglione genocidio » (« Non au pavillon du génocide ») ou « No art washing ».

En cette veille de l’ouverture au public, plusieurs pavillons ont été fermés en signe de protestation et de solidarité. Certains n’ont pas ouvert de toute la journée (Autriche, Belgique, Pays-Bas, Japon, Corée), d’autres ont baissé le rideau à partir de 16h (France, Pologne, Liban, Grande-Bretagne, Égypte, Finlande). Le pavillon du Luxembourg a également suivi le mouvement, sans pour autant cibler spécifiquement Israël. « This temporary closure is a gesture of solidarity with artists and cultural workers around the world who live and create under conditions of oppression, censorship, or silencing », pouvait-on lire dans le pavillon. Ailleurs, les couleurs du drapeau palestinien recouvraient tracts, affiches et slogans évoquant le drame qui se joue à Gaza et en Cisjordanie.

Ces remous, d’une intensité rare, relancent l’éternel débat sur les rapports entre art et politique. Aline Bouvy (née en 1974 à Bruxelles), l’artiste qui représente le Luxembourg, n’y répond pas frontalement. « Je pense que toute décision personnelle est politique. La vraie politique est celle que l’on fait chacun de nous quotidiennement dans nos choix personnels », pense-t-elle. Son travail artistique évite toute représentation littérale, illustrative ou militante et emprunte plutôt des voies détournées pour formuler son propos : un exercice de liberté artistique qui refuse l’adaptation aux attentes sociales. « Ne pas avoir peur de faire les choses telles que j’entends les faire. Pousser la représentation pour qu’elle devienne presque problématique, pour que le spectateur ou la spectatrice se projette, s’interroge sur ses propres ressentis. »

Aline l’alien

Quel sens prend alors son installation La Merde, dernier opus en date. Le titre est explicite : Aline Bouvy attire l’attention sur quelque chose de profondément banal, quotidien et universel qui pourtant demeure caché, voire honteux : ce que nous évacuons lorsque nous tirons la chasse d’eau. « Autrefois engrais dans l’agriculture qui permettait une nouvelle fertilité, l’excrément est à présent rendu invisible : techniquement contrôlé, spatialement éloigné, culturellement tabouisé », souligne Stilbé Schroeder, curatrice de l’exposition.

Au premier étage de la Sale d’Armi à l’Arsenale, entre les murs en briques et les lourdes poutres au plafond, le cœur du pavillon luxembourgeois prend la forme d’un espace de projection semi-circulaire où les visiteurs s’installent sur des chaises pliantes. Avant d’y pénétrer, ils croisent leur reflet dans un miroir déformant et découvrent une sculpture rappelant E.T., la créature imaginée par Steven Spielberg. De alien à son anagramme Aline, il n’y a qu’un pas que l’artiste franchit en fusionnant son physique avec celui de la petite créature. E.T. The Extra-Terrestrial devient E.T. The Excremential, le titre donné à cette sculpture.

En boucle sans début ni fin, le film La Merde suit, pendant 34 minutes, une femme-étron dans divers moments de sa vie et à travers différentes formes cinématographiques. « Ce personnage surgit comme un cheveu sur la soupe et provoque une rupture dans le quotidien. À travers ce caractère, dont personne ne semble remettre en question la présence, nous sommes confrontés à nous-mêmes, à nos peurs, à nos malaises », décrit l’artiste. Ainsi, la merde traverse des moments grotesques, pathétiques, ironiques ou tendres révélant les mécanismes de rejet et leurs limites. Tantôt marionnette qui sert de support pédagogique à un cours d’hygiène pour des enfants, personnage de jeu vidéo pourchassée par des nettoyeurs, simple dessin en 2D bousculé dans un tram, invisible et noyée dans une station d’épuration, abstraite et sonore dans un colon de plastique, elle finit comme une trace au sol, léchée par un chien. Mais les moments les plus forts du film sont ceux tournés avec des acteurs, dans « des vraies conditions de cinéma ». Dans un bar, la merde (incarnée par la comédienne Lucie Debay, engoncée dans une prothèse qui ne laisse voir que ses yeux et sa bouche) retrouve des amis et fait la rencontre d’une femme. Un jeu entre dégoût et désir se noue entre elles de façon assez émouvante.

La scène la plus marquante confronte l’étron à un auditoire réuni pour une performance publique. « Je me suis basée sur Identification/Projection, l’une des dernières performances de Dan Graham en 1977, qu’il n’a pas réalisée mais fait jouer par une jeune femme. Il lui a indiqué de sélectionner dans le public des personnes qu’elle trouvait attirantes et de décrire cette attirance », explique Aline Bouvy. La merde s’adresse à la salle (les spectateurs sont joués par des artistes et commissaires d’expositions), flirte avec certains, créant un malaise chez les uns, une fascination troublée chez les autres. Quand elle ne peut plus retenir son excitation, son corps transsude, bouillonne, un liquide brun jaillit et éclabousse les spectateurs, écœurés. La performance bascule peu à peu dans la coprophilie à mesure que le personnage érotise ses propos. Assis sur les mêmes chaises, en même nombre et position que celles à l’écran, les visiteurs du pavillon sont comme le miroir de ce qui se joue dans le film. Ils ne sont pas éclaboussés physiquement, mais les rires gênés, les exclamations de surprise et les grimaces répugnées répondent parfaitement à ce qui est filmé.

« Un laxatif collectif »

Finalement, La Merde n’est pas une expérience provocatrice ou gratuite. L’œuvre, complexe et nuancée, touche les spectateurs dans ce qu’ils portent de plus profondément humain. Le film met en évidence ce que l’on tait ou dissimule habituellement afin de susciter le débat et l’émotion. « Je m’octroie la liberté de déstabiliser certaines normes ou idées, d’interroger les structures sociales et les mécanismes de pouvoir », avance l’artiste. Ainsi, le film explore la honte comme construction sociale et la manière dont l’humain est classé, toléré, réprimé ou disqualifié. Il devient aussi une réflexion sur le refoulement et sur les mécanismes par lesquels une société détourne le regard d’elle-même. Pour mieux faire avaler la pilule, l’artiste mobilise une certaine forme d’humour, ce surréalisme teinté d’autodérision que l’on cultive en Belgique, d’où l’artiste est originaire.

La qualité esthétique et sonore de l’installation renforce encore l’impact du projet. « On a voulu un écran LED qui n’oblige pas à obscurcir la pièce et une spatialisation audio afin de créer une entité incarnée, vivante et quasi autonome », détaille la curatrice Stilbé Schroeder. Le son occupe ainsi une place centrale et plonge le public au cœur de l’action. Soupirs, dents qui claquent, bruits de digestion, matières collantes, bulles qui éclatent : toute une texture organique envahit l’espace.

Pour Aline Bouvy, ce projet se lit aussi d’un point de vue féministe : « Les femmes doivent gérer le plus de fluides, mais ça ne doit pas se voir. Leur corps doit être scellé, bardé. Alors qu’en fait, ça déborde de tous les côtés. » Elle élargit la métaphore à l’ensemble de la société : « Je considère le film comme un laxatif collectif. Il devrait permettre d’ouvrir les vannes à un moment où on est tous un peu serrés, coincés, empêchés par les crispations sociales et les blocages politiques. »

Les excréments et les déchets, qu’ils soient matériels, émotionnels ou symboliques, constituent un puissant vecteur d’énergie subversive. Un aspect qu’a largement relevé la presse internationale qui a plusieurs fois associé le pavillon luxembourgeois à celui de l’Autriche de Florentina Holzinger où l’urine, les toilettes et une odeur d’eaux usées jouent un rôle prépondérant. « These Toilets in Venice Have the Art World Aflush » titrait le New York Times. The Guardian ajoute : « Luckily, odour did not form a part of Aline Bouvy’s fecal Luxembourg pavilion, titled La Merde. »

Plus largement, l’art explore la scatologie depuis longtemps. On pense aux machines Cloaca de Wim Delvoye, exposées plusieurs fois au Mudam et au Casino Luxembourg. Le livre La Merde qui accompagne l’exposition devient une sorte d’anthologie d’œuvres qui ont utilisé la déjection fécale, de manière symbolique ou de manière très matérielle. Une bonne centaine d’images y sont rassemblées, de toutes les époques. « C’est un sujet qui traverse l’art, depuis des caricatures populaires de l’époque de la Révolution française à des artistes récents comme le duo artistique britannique Gilbert & George, en passant par Toulouse Lautrec, Joan Miro et évidemment la Merda d’artista de Piero Manzoni », précise Stilbé Schroeder. Une longue tradition de transgression affleure ainsi derrière le pavillon luxembourgeois, comme si, au fond, la condition humaine restait une affaire profondément merdique. 

Parcours d’artiste

Dans plusieurs interviews, Aline Bouvy raconte qu’elle n’a pas grandi dans un milieu culturel. Elle estime que ses premières expériences esthétiques ont eu lieu grâce à ses deux grands-mères, toutes deux femmes de ménages à Bruxelles. L’une l’emmenait dans les maisons bourgeoises où elle travaillait, où les livres et les œuvres d’art étaient nombreux. L’autre l’a initiée au bricolage et à la création manuelle. Elle évoque également son premier amour de jeunesse, un garçon qui pratiquait la sculpture et qui lui a fait découvrir l’art contemporain. « Il me parlait de Bruce Nauman, je faisais semblant de savoir de qui il s’agissait et puis j’allais rechercher à la bibliothèque. J’ai su que c’était ce que je voulais faire ». Elle étudiera à l’École de Recherche Graphique (ERG) à Bruxelles et à la Jan van Eyck Academie à Maastricht. Entre 2000 et 2013, elle a travaillé en duo avec son partenaire John Gillis.

Récemment, son travail a été exposé au Triangle-Astérides à Marseille (2024), à la Kunsthal Gent à Gand (2021), au New Space à Liège (2020) et au Künstlerhaus Bethanien à Berlin (2019). Son approche plastique questionne les corps, les espaces et les normes à travers une vision féministe qui détourne volontiers les conventions. Ainsi dans Cruising Bye au Grand-Hornu (2022), les murs sont ornés de bas-reliefs représentant des policiers nus avec des attributs sexuels explicites. L’année dernière, au Casino Luxembourg, Hot Flashes explorait le passage de l’enfance à l’âge adulte, avec un regard critique sur les étapes de nos vies, prises dans le carcan de normes éducatives, sociales, morales, familiales et politiques, soumises aux regards des autres et à une liberté toute relative. Dans de précédentes œuvres et recherches, Aline Bouvy s’est déjà intéressée aux déjections : elle a sculpté des plâtres à l’urine, travaillé sur les urinoirs (qui tenus à l’envers ressemblent à des vulves) ou les fluides corporels.

Dans quelques semaines, Aline Bouvy exposera à Bochum dans le cadre de la 16e édition de la biennale itinérante Manifesta. L’installation La Merde sera montrée au Salzburger Kunstverein, coproducteur de l’exposition à la fin de l’année. Le Casino Luxembourg envisage aussi de présenter le film dans son espace dans les mois à venir.

France Clarinval
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