La protection des consommateurs est un ressort accessoire pour la ministre en charge, Martine Hansen

La tête ailleurs

Le 14 avril dernier, lors d’une réunion publique du CSV à Lipperscheid
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 15.05.2026

Serge Wilmes (CSV) n’est pas toujours tiède. Dans le tout récent podcast documentaire Iwwerfloss, de 100.7, le ministre de l’Environnement a déclaré : « Nous devons encore en discuter avec le secteur, notamment l’agriculture, mais l’objectif est clair. À l’avenir, il ne devra plus y avoir de pesticides dans les zones de protection des sources d’eau potable. Plus aucun pesticide, absolument aucun ». Cette sentence tranche avec le slogan de son entrée en fonction : personnifier la fin de la Verbuetspolitik des écologistes qui l’ont précédés au Héichhaus. Ce que le secrétaire général du CSV, Alex Donnersbach, a traduit récemment en « une politique environnementale pragmatique ».

« Pragmatique », voilà justement l’un des mots préférés de la ministre de l’Agriculture, Martine Hansen (CSV). Interrogée par le Land, elle a reconnu ne pas avoir encore écouté le podcast de la radio socioculturelle. Visiblement agacée, elle a ajouté : « On m’a rapporté ses paroles et ce que j’en retiens, c’est qu’il a dit qu’il fallait en parler avec les agriculteurs. On peut réduire l’utilisation des pesticides, mais lorsqu’une plante est malade, il faut bien utiliser des produits phytosanitaires. Voilà, nous allons en discuter. » Les relations entre les deux ministères ont toujours été compliquées, l’ambiance ne devrait pas se réchauffer. Mais comme d’habitude, Martine Hansen aura gain de cause.

Fidèle à ses racines familiales, l’ancienne directrice du Lycée technique agricole a toujours défendu les intérêts des agriculteurs. Et particulièrement de ceux qui travaillent en conventionnel. La faiblesse structurelle de son plan d’action bio, avec un seul objectif chiffré (un pour cent de croissance par an), le rognage des subventions promises aux agriculteurs ayant réduits leur consommation de produits phytos ou l’absence de critère portant sur le mode de culture dans la nouvelle loi autorisant les grandes serres attestent de son peu d’entrain pour une agriculture sans produits issus de la pétrochimie.

La protection des consommateurs n’est de toute façon pas un enjeu sur lequel compte investir le gouvernement. Comme c’était le cas depuis la création de ce ministère en 2018, il n’y aura pas de ministre à temps plein sur le poste. Il a été d’abord été question de partager la tâche entre l’Agriculture et la Justice. Paulette Lenert (LSAP), qui détenait ce ressort, avait même organisé deux passages de témoins et offert deux boîtes de chocolat, une à Martine Hansen et une à Elisabeth Margue (CSV). Celle qui va rejoindre le Conseil d’État ne trouvait d’ailleurs pas l’idée mauvaise, la protection des consommateurs étant une matière éminemment juridique. Finalement, le portefeuille sera accolé à la seule agriculture. « En grande partie parce que tout ce qui touche à la sécurité alimentaire est dans les mains de l’Alva (Administration luxembourgeoise vétérinaire et alimentaire, ndlr) » explique Martine Hansen. Une décision motivée par le pragmatisme plus que l’idéalisme, donc.

La to do list a été rapidement expédiée. Pourtant avare en commentaires politiques, l’Union luxembourgeoise des consommateurs publiait dès décembre 2023 un communiqué dans lequel elle faisait remarquer que, dans l’accord de coalition, le retour du Luxembourg à l’Eurovision prenait davantage de place que la protection des consommateurs. Rétrospectivement, Martine Hansen s’étonne de la remarque, « nous n’avions de toute façon pas énormément d’éléments dans notre programme ». Ledit accord ne contenait que deux idées : les actions de groupe et les bonus attribués aux appareils réparables, deux transpositions de directives européennes.

Il y a quinze jours, la réponse de Martine Hansen au député pirate Marc Goergen à propos de la présence de TFA (un polluant éternel, métabolite de PFAS) dans les eaux embouteillées luxembourgeoises a illustré son incarnation toute relative de la protection des consommateurs. « Les concentrations ne représentent aucun risque du point de vue de la sécurité alimentaire ». Au Land, elle justifie cette assertion par le fait que les limites sont fixées par des agences de l’UE et qu’« il faut avoir confiance dans la science européenne ». Pourtant, les études s’accumulent pour alarmer sur le danger des PFAS, même ingérés en toute petite quantité, puisqu’ils s’accumulent dans le corps. Et elle oublie de dire que chaque pays est autorisé à fixer des limites plus restrictives.

Cette propriété des PFAS s’applique aussi à certains pesticides. L’exposition répétée à de petites doses est parfois plus nocive qu’une exposition massive au même produit. Le 11 mars, à la suite de l’étude publiée par PAN Europe sur les pommes contaminées (d’Land du 30/01/25), l’Alva avait introduit son discours face aux députés de la Commission jointe Environnement, Agriculture et Santé par une slide citant le médecin Paracelse (16e siècle) : « C’est la dose qui fait le poison ». Cette affirmation est donc erronée, la science a avancé depuis.

Martine Hansen avait alors expliqué que les ventes de pommes luxembourgeoises avaient baissé de quinze pour cent, ce qui prouve au passage que le sujet interpelle. Mais cette semaine, la ministre n’en démord toujours pas : « Ces pommes ne sont pas contaminées ». « Trouver des résidus en dessous de la limite légale signifie qu'il n'y a pas de risque. Même en tant que ministre de la Protection des consommateurs, je dois observer ces règles claires et me fier aux contrôles scientifiques européens », ajoute-t-elle.

La manière dont sont posées ces limites est pourtant critiquée. L’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) ne réalise pas elle-même les tests de toxicité ; les données sont fournies aux agences par les fabricants. Les protocoles pour réaliser ces analyses ne sont pas non plus déterminés par les structures publiques, qui délèguent souvent cette tâche à des groupements dans lesquels siègent les industriels. PAN Europe a notamment expliqué en 2018 que le groupe de travail qui a déterminé les tests de toxicité sur les abeilles était composé d’un tiers de représentants de Syngenta, Bayer et BASF, les trois plus grands producteurs de pesticides au monde. La même étude a conclu que 92 pour cent des méthodes utilisées en Europe pour évaluer les pesticides sont en partie conçues par l’industrie.

D’autres travaux ont démontré qu’environ la moitié des experts officiants à l’Efsa entretenaient des liens avec l’industrie chimique. En 2022, l’agence européenne a même octroyé le statut de « Registered Efsa Stakeholder » à l’International Life Sciences Institute, un lobby de l’agro-industrie et de la chimie regroupant notamment Bayer, BASF, Syngenta, Coca-Cola, Nestlé, Unilever ou Cargill. Cela ne contribue pas à créer l’idée d’une agence réellement indépendante.

En 1993, après plusieurs scandales survenus à la suite de conflits d’intérêts manifestes, la Commission européenne a commencé à réévaluer les autorisations de mises sur le marché déjà émises. Depuis, 70 substances présentant des risques très élevés pour la santé humaine et l’environnement ont été interdites après avoir été autorisées. Dans le même temps, les industriels en ont retiré 470 d’eux-mêmes, avant réexamen. Aujourd’hui, environ un tiers des 453 substances actives homologuées dans l’UE ont dépassé leur durée initiale d’autorisation. Arguant de la simplification administrative, la Commission compte régler ce problème en abrogeant la nécessité de présenter une autorisation de mise sur le marché pour la majorité des pesticides (ni évaluation, ni réévaluation). PAN Europe précise que 49 substances (dont le glyphosate, l’acétamipride et certains PFAS pesticides) pourraient obtenir une approbation illimitée dès le 1er janvier 2027. En novembre dernier, l’éditeur de la revue scientifique qui a publié l’article sur lequel s’est basé l’Efsa pour retirer le caractère cancérigène du glyphosate s’est rétracté, reconnaissant que l’étude n’avait pas été rédigée par les scientifiques signataires, mais par des chercheurs de Monsanto.

Qu’importe, Martine Hansen approuve la phrase prononcée par Luc Frieden lors de la réunion publique du CSV organisé le 14 avril au Sporthotel Leweck de Lipperscheid : « Les agriculteurs sont les meilleurs responsables politiques en matière de politique environnementale ». « Ce sont eux qui façonnent la nature », renchérissait lundi Martine Hansen. « Sans les agriculteurs, nous n’aurions que des forêts, ce qui ne favoriserait pas la diversité », affirme-t-elle au Land. Les pesticides sont pourtant la principale cause de l’effondrement de la biodiversité. En quarante ans, le nombre d’oiseaux des champs a baissé de soixante pour cent en Europe. Depuis 1990, la biomasse des insectes volants a diminué de 80 pour cent en Allemagne.

Les pesticides conventionnels sont des molécules organiques de synthèse élaborées à partir du raffinage de pétrole ou de gaz naturel. Ils sont toxiques pour la nature, et aussi pour la population. Les agriculteurs, qui les manipulent le plus, sont le plus en danger. Une part importante des fongicides, herbicides et insecticides sont des CMR (cancérigène, mutagène, reprotoxique). En France, l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles a établi un lien entre l’usage des produits phytosanitaires et des biocides pour la maladie de Parkinson, le lymphome malin non hodgkinien (dont la leucémie lymphoïde chronique et le myélome multiple) ainsi que le cancer de la prostate. Les personnes souffrant de ces pathologies contractées à cause de leur profession peuvent obtenir une petite rente du Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides. Un tel dispositif n’existe pas au Luxembourg, où c’est au salarié de prouver le lien de causalité direct et certain entre sa profession et sa maladie.

Une enquête du Monde parue en mars 2025 révélait une augmentation de 80 pour cent du nombre de cancers chez les personnes de moins de trente ans sur tout le globe. Cristina Smolenschi, chercheuse en oncologie digestive à l’institut Gustave-Roussy, y explique que « quelqu’un né dans les années 1990 a un risque trois, voire quatre fois supérieur de développer un cancer colorectal que quelqu’un né dans les années 1950 ». Dans ce même article, le directeur de l’Institut Gustave-Roussy, Fabrice Barlesi, annonce qu’« il faut s’attendre à un tsunami ».

De nombreuses études mettent en avant le rôle des pesticides dans cette inquiétante dynamique. En 2024, des chercheurs français ont mis en évidence un lien entre l’exposition à certains produits phytosanitaires et le cancer du pancréas. Ces travaux ont aussi démontré l’importance des pesticides comme facteurs environnementaux provoquant une hausse des cas de cancers, particulièrement chez les jeunes qui ne boivent pas et ne fument pas. Une étude menée par l’Institut de recherche et de développement français et l’Institut Pasteur parue dans Nature Health le mois dernier a montré, en croisant 150 000 dossiers de patients avec les cartes d’exposition aux pesticides, que le risque de développer certains cancers était 150 fois plus élevé dans les zones où les concentrations de produits phytosanitaires étaient les plus fortes. Y compris lorsque les substances utilisées sont considérées comme sûres par l’Organisation mondiale de la santé.

Dans ce contexte, retenons les ambitions de Bayer qui, sur son site web, indique vouloir figurer parmi les dix plus grandes entreprises d’oncologie d’ici 2030. La firme allemande produit déjà le Nubeqa (contre le cancer de la prostate), le Hyrnuo (contre le cancer du poumon) et a acquis pour 1,3 milliard de dollars une licence afin de développer un nouveau traitement contre les cancers du poumon, du côlon et du pancréas.

Martine Hansen assure ne jamais avoir été contactée par les lobbyistes de l’agro-industrie. « Ceux qui viennent me voir quand il y a une décision à prendre, ce sont plutôt les organisations environnementales », souligne-t-elle. Elle ne blâme pas les industriels plus que cela. « Je pense qu’il faut relativiser. Il n’y a pas d’un côté les bons et d’un autre les méchants. Je suis ingénieure agronome de formation, donc j’essaie de réfléchir et de regarder ce que dit la science pour appréhender les risques. Je regrette surtout que l’Europe, à cause de la lenteur des procédures, freine les innovations. Lors d’une réunion informelle des ministres de l’Agriculture de l’UE à Copenhague (en septembre 2025), des fabricants nous ont dit qu’il était plus facile d’innover aux États-Unis. C’est dommage, puisque nous importerons leurs produits plus tard. »

Il n’est peut-être pas étonnant, finalement, que les industriels n’aient pas encore ressenti le besoin de rencontrer personnellement Martine Hansen. Ils n’en ont simplement pas besoin.

Mercredi, Eurostat annonçait que les ventes de pesticides avaient augmenté de huit pour cent en 2024, après deux années de baisse. Le Luxembourg n’a pas fourni les chiffres de 2024 pour les fongicides, bactéricides, insecticides et acaricides.

Note de bas de page

Erwan Nonet
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