Mal de terre

d'Lëtzebuerger Land vom 15.05.2026

Les agriculteurs et viticulteurs en situation de détresse psychique ou mentale peuvent de nouveau appeler le 8002 7171 pour trouver de l’aide. Le standard téléphonique est ouvert sept jours sur sept, de 11h à 23h (jusqu’à 3h du matin le vendredi et le samedi).

Le ministère de l’Agriculture s’est associé avec le MBR (Maschinen und Betriebshilfsring Lëtzebuerg, une coopérative d’entraide et de formation pour les exploitants), la Chambre d’agriculture et SOS Détresse pour réhabiliter ce numéro de téléphone mis en service en 2015, mais tombé dans l’oubli depuis. Dans sa nouvelle mouture, le service s’est sérieusement renforcé. Une vingtaine de personnes de SOS Détresse, structure spécialisée dans l’écoute et l’accompagnement psychosocial, a déjà été formée pour mieux comprendre les problématiques spécifiques à la profession et répondre au mieux aux questions.

La santé mentale des agriculteurs et des ouvriers agricoles est un enjeu important. Car si leur forme physique est meilleure que celle de la population, leur psychisme n’est pas dans le même état. En France, la Mutuelle sociale agricole (MSA) estime que le risque suicidaire est plus élevé de 77 pour cent chez les agriculteurs. En Belgique, l’Université catholique de Louvain a réalisé une étude en 2025 qui a déterminé que 53 pour cent d’entre eux affichent des niveaux de dépression modérément sévères à sévères, tandis que 18 pour cent ont reconnu avoir déjà pensé au suicide. En Allemagne, 27 pour cent des agriculteurs se trouvent dans une situation de burn out.

« Dès que je suis entrée en fonction, des agriculteurs m’ont demandé de faire quelque chose », relevait la ministre de l’Agriculture Martine Hansen (CSV), qui reconnait qu’aucune étude n’a encore été menée au Luxembourg sur cette problématique. Chritian Hahn, président de la Chambre d’agriculture, se félicite lui aussi du retour de cette offre. « Parfois, des collègues m’appellent pour m’expliquer qu’ils vont mal. J’essaie de les aider autant que je peux, mais je ne suis pas qualifié pour le faire. Il est important qu’ils puissent recevoir une aide professionnelle. »

Comme toujours, les causes de mal-être sont multifactorielles, mais les difficultés liées à la profession doivent être prises en considération. Le sociologue français Nicolas Deffontaines a classé les facteurs de risques : l’isolement social professionnel, les aléas économiques, les contraintes administratives, les craintes liées à la transmission de l’exploitation et la confusion entre vie personnelle et vie professionnelle.

L’isolement est très certainement un des facteurs le plus important. Avec la mécanisation, les exploitants travaillent de très grandes surfaces sans avoir besoin de personnel. Un céréalier peut s’occuper seul d’une centaine d’hectares. « Je possède une ferme de 170 hectares, avec soixante vaches allaitantes et soixante vaches laitières, ainsi qu’une dizaine d’hectares réservés à la production de potirons », détaille Christian Hahn. « Je travaille avec mon père et un ouvrier, plus quelques saisonniers les deux ou trois mois où c’est nécessaire. Du temps de mon père, il aurait fallu être bien plus nombreux. » Il reconnait que la solitude pèse aux agriculteurs. « Dans le passé, il y avait toujours quelqu’un à qui parler dans la ferme, ce n’est plus le cas maintenant. Quand on est au volant de son tracteur, on est seul… » 

L’organisation de la filière, dirigée par les grands industriels de l’agro-alimentaire, favorise aussi ce sentiment. Le même conseiller peut venir vendre les semences, les engrais, les pesticides et racheter les récoltes. Les agriculteurs sont des entrepreneurs, mais leur liberté est très encadrée. Cette situation les place, de facto, dans une situation de dépendance opérationnelle et économique très inconfortable.
Dans un monde rural qui valorise la résilience, la résistance physique et où la souffrance psychologique peut être vécue comme une faiblesse, le recours aux soins est rare. La MSA indique que dans 79 pour cent des cas, les agriculteurs qui se suicident n’avaient jamais demandé de soutien avant le passage à l’acte.

Erwan Nonet
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