La manufacture des Émaux, l’avenir devant elle

« Longue Vie Longwy »

Les Émaux de Longwy : un patrimoine artisanal et culturelhe
d'Lëtzebuerger Land vom 06.03.2026

La Manufacture des Émaux de Longwy et son président Martin Pietri viennent de réussir plusieurs grands coups. Ils ont d’abord convaincu les amoureux d’un patrimoine artisanal et culturel d’adhérer au projet de relance, de souscrire au financement participatif et de gonfler ainsi la cagnotte à la vitesse de l’éclair. Puis, jeudi 26 février, ils ont convaincu le tribunal de commerce de Briey (Meurthe-et-Moselle) que le plan de relance, sur ces nouvelles bases, apporte des gages de survie, de pérennité.

Les Émaux de Longwy, c’est une longue histoire locale qui étire ses racines jusqu’au Luxembourg, à Septfontaines. C’est une question d’emplois aussi, puisque 34 salariés entretiennent la flamme, le four, sans lesquels les émaux n’existeraient plus. Enfin, c’est une histoire de patrimoine et de savoir-faire locaux. Et ceci à une échelle qui dépasse très largement la Lorraine et le Grand-Est, puisque les Émaux de Longwy ont intégré le statut envié de patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Mais l’entreprise, depuis des lustres, accumulait les problèmes de trésorerie auxquels le tribunal et les créanciers ne pouvaient rester insensibles. La crise est passée sur le plateau et dans la vallée de la Chiers. Le coût de l’énergie y est pour beaucoup, alors que l’engouement pour les émaux se tassait. Vieillot sur un marché trop étriqué ? Les dettes se sont accumulées pour dépasser le million d’euros. En septembre 2024, le tribunal de commerce se résout à placer la faïencerie en redressement judiciaire, une procédure qui a ceci de positif qu’elle autorise le gel et l’étalement de la dette. Dix ans plus tôt, en 2015, Martin Pietri, aux commandes d’une société de mobilier d’art, Emblem, avait déjà sauvé les Émaux de la liquidation en reprenant les ateliers.

Mais comment relancer la machine ? Car, il n’était pas question, pas plus pour le personnel que pour le propriétaire, d’éteindre les fours. Au contraire, il fallait souffler sur la braise. La manufacture a pris inspiration chez les verriers de Duralex (Loiret), où le personnel, à l’automne 2025, avait choisi de créer une Société coopérative et participative et récolté en quelques heures cinq millions d’euros. Ce bel exemple a titillé Martin Pietri. Le Longovicien a lancé une double opération. D’une part, ouvrir davantage le capital au public (3 500 actions de 120 euros), d’autre part, lancer une cagnotte en ligne, sous la bannière « Longue vie Longwy » et sur la plateforme Ulule. Bingo, alors que, pourtant, les Émaux ouvrent la cagnotte dans l’urgence, en décembre, quelques semaines avant l’audience cruciale du 26 février.

« Au début, on me prenait pour un fou », sanctionne Pietri, seul aux commandes de la Manufacture. Objectif de départ : 250 000 euros. Et premier résultat tangible, puisque la cagnotte engrange cette somme dès la fin du mois de janvier. « Dès le début, nous constatons une participation massive du public », dit Pietri au Land. « Les Lorrains se sentent concernés par la sauvegarde d’un tel savoir-faire. Des Lorrains, des Français d’un peu partout, mais aussi des Luxembourgeois et des Belges. On ressent un véritable emballement. »

Les souscripteurs ne partent pas sans rien. Le créateur Jean-Charles de Castelbajac crée des objets… en émaux. D’abord de petites tortues colorées (vendues au prix de 99, 190 ou 780 euros), « la tortue, un symbole de la longévité et de la résilience », glisse Martin Pietri. Mais aussi, en tirage limité, des bougeoirs et des chouettes « émaillés dans les règles de l’art ».

Finalement, Ulule boucle les comptes le 18 février, quelques jours avant une première audience, à huis-clos, avec, au compteur, plus de 1 005 000 euros déposés par 7 540 contributeurs. Une somme à laquelle il convient d’ajouter les quelque 450 000 euros de 300 actionnaires. Et encore la participation, via un prêt, de la Région Grand Est de 250 000 euros.

Le 26 février, la décision finale tombe. Les quatre magistrats du siège sont favorables au plan de continuation, avec, semble-t-il, plus de tiédeur de la part du mandataire des créanciers. Du côté du personnel, c’est le soulagement : « C’était un peu une cause perdue ; puis le miracle », résume Pietri. « Après un an et demi de bataille, nous pouvons être fiers de nous. Que la population se montre ainsi attachée au savoir-faire local, ça fait très plaisir. » Qui pouvait espérer vendre 6 000 tortues en deux mois ? De quoi multiplier le nombre de commandes et réaliser un chiffre d’affaires flirtant avec celui de l’exercice précédent. Tant ont vu dans la cagnotte, ses tortues et ses chouettes une belle opportunité de contribuer à la relance des Émaux de Longwy.

C’est donc aujourd’hui que tout (re)commence. Le plan de relance, entériné, couche sur le papier les idées de Martin Pietri. Il s’agira d’investir en matériel et en personnel. Au programme, au plus vite, la rénovation de l’outil, ce que l’entreprise, du propre aveu du président, « n’avait plus les moyens de faire ». En l’occurrence, la Manufacture doit réviser les fours, acquérir une presse semi-automatique, un tour de modeleur, améliorer aussi les conditions de travail du personnel par l’installation d’équipements susceptibles de renforcer la sécurité et la santé. Un personnel qu’il faudra d’ailleurs conforter, soit quatre ou cinq salariés en plus.

« Nous devons accroître de trente pour cent la production qui accompagnera le développement commercial. » Car, paradoxe, si le savoir-faire est mondialement reconnu, « les Émaux de Longwy ne sont pas assez connus », confesse Martin Pietri. « Il s’agit dès lors d’améliorer notre démarche commerciale, notamment à l’international ». Des pistes se sont ouvertes au Japon, créateur des émaux cloisonnés. La Chine est dans la ligne de mire, sachant que l’on n’investit pas l’Empire du Milieu sans partenaire sur place : « On n’y va pas seul ».

Les Émaux de Longwy ont ouvert quelques portes prestigieuses, des grandes maisons de luxe, des hôtels, des musées. « Nous travaillons avec Dior depuis quatre ans », Dior, qui, au sien, accole le sigle longovicien, marque incontestable de grande confiance. D’autres jouent le jeu, comme Yves Saint Laurent, Max Mara, Cartier…

Encore s’agit-il d’entrer dans un paysage davantage contemporain, celui de la décoration intérieure, des fresques, des vases, des lampes, des plaques apposées aux meubles. « Je ne réinvente pas la poudre. Tout cela a déjà existé mais été abandonné au fil du temps, faute de moyens ». Longwy veillera à mieux coller au goût du jour, « à relancer la créativité, à proposer des pièces d’exception et à travailler avec des designers connus ».

Mais finalement, un Longwy, qui, comme l’Art déco. a connu son apogée pendant l’entre-deux guerre, c’est quoi ? La faïencerie met en évidence des pièces emblématiques, comme le vase-boule, les deux fresques monumentales de l’Exposition universelle de Paris (1889), les pendules, son bleu cobalt. Et puis, inspirés du Japon, la création, dès 1864, des émaux cloisonnés, terme que snobe Jacques G. Peiffer, l’auteur de Longwy, des émaux & des oiseaux, au profit des émaux cernés. L’artisan dessine d’abord les contours qu’il remplit ensuite d’émail goutte à goutte. Il utilise du cristal en poudre pour la coloration. Puis, pour ennoblir encore l’œuvre, il dispose de l’or en poudre ou en feuille qui souligne les motifs cloisonnés. Martin Pietri aime comparer la technique du dessin à la ligne claire de Hergé.

Michel Petit
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