Un groupe de travail fantôme, des députées au sang pollué, une interpellation à venir à la Chambre : la gestion du dossier des PFAS pose question

PFAS, un chantier éternel

Dans deux semaines, Claire Delcourt (LSAP) va interpeller le gouvernement  sur les PFAS
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 06.03.2026

Joëlle Welfring et Djuna Bernard (Déi Gréng) sont comme tout le monde : elles ont des PFAS dans le sang. Cinq polluants éternels chez Welfring, quatre chez Bernard, la première ayant eu « onze ans de plus pour les accumuler », a relevé Welfring lundi lors d’une conférence de presse. Ces chiffres sont considérés comme représentatifs de la population. Elles en ont d’ailleurs peut-être d’autres. L’European environnement bureau, qui a réalisé les tests, n’en a cherché que treize. Or les chimistes en ont créé quatorze milles. Trois des PFAS retrouvés chez les deux élues sont aujourd’hui interdits au niveau mondial. Mais comme ils sont éternels, ces polluants restent.

Les PFAS sont partout, dans l’air, l’eau, le sol et les organismes vivants. L’enquête « Forever pollution project », portée par seize médias européens (Le Monde, NDR, Süddeutsche, The Guardian…), a reconnu 23 000 sites pollués aux PFAS en Europe. Au Luxembourg, la carte ne révèle que deux occurrences, à Mersch et Bettendorf, dans des prélèvements d’eaux de surface. Mais les points rouges abondent à quelques mètres de la frontière : deux hotspots sur la Moselle (Palzem et Perl), deux autres en Belgique (Aubange) et deux en Allemagne, près d’Echternach (Minden et Menningen). Ces sites ne sont certainement pas les seuls, simplement ceux dont les données ont été publiées.

Le projet a également cartographié 21 000 sites présumés contaminés, dont une grosse vingtaine au Luxembourg. Ce sont essentiellement des stations d’épuration, des sites de gestion des déchets et des usines. Celle de DuPont, à Contern, n’est pourtant pas reprise, alors que la firme américaine utilise des PFAS dans la production du Tyvek. Elle n’a pas répondu aux questions du Land. ArcelorMittal, dont trois sites sont soupçonnés d’être contaminés,
explique au Land que « personne n’a connaissance [de l’utilisation de PFAS] » à ces endroits. Goodyear, dans la même situation, assure : « Nous n’utilisons pas de PFAS ni de matériaux contenant des PFAS dans nos produits ou dans nos processus de fabrication sur les sites de Colmar-Berg et Dudelange. L’usine Wire Plant (tréfilerie de câbles d’acier utilisés dans les pneus à Colmar-Berg, ndlr) n’est plus en activité et nous n’avons connaissance d’aucun impact lié aux PFAS sur ce site, ni sur nos autres sites de production. »

Les pollutions aux PFAS sont très sous-évaluées. En octobre 2025, tout près du Luxembourg, dans la Meuse et les Ardennes françaises, des fermes ont été contraintes de cesser toutes leurs activités du jour au lendemain. Des analyses ont démontré des pollutions considérables dans leurs productions, parfois 240 fois supérieures au seuil d’alerte défini par l’Union européenne. Dans certaines communes de ces départements, l’eau du robinet n’est plus potable. Cette pollution est née de l’utilisation de boues d’épuration provenant d’une ancienne papeterie, qui travaillaient des matières premières contenant des PFAS. Ces boues, très fertiles mais très concentrées en polluants, étaient données gratuitement aux agriculteurs. Un tel risque existe-t-il au Luxembourg ? Les ministères de l’Environnement, de l’Agriculture et de la Santé n’ont pas répondu aux questions du Land.

La connaissance très lacunaire de la pollution aux PFAS au Luxembourg illustre le retard pris par le pays dans ces réflexions. Dans une réponse à une question parlementaire de la socialiste Claire Delcourt, les ministres Serge Wilmes et Martine Deprez (Environnement et Santé, CSV) reconnaissaient le 12 juillet 2024 que « l’ampleur précise d’une éventuelle pollution au Luxembourg » n’était pas connue. Suivant une directive européenne, l’Administration de la gestion de l’eau mesure depuis 2023 la somme de vingt PFAS dans l’eau potable. Les résultats sont globalement rassurant, mais préoccupants à long terme. Un travail similaire, systématique et rigoureux, manque partout ailleurs.

La ministre de l’Agriculture, Martine Hansen (CSV), expliquait récemment dans une réponse à une question parlementaire de Joëlle Welfring que « l’Administration luxembourgeoise vétérinaire et alimentaire (Alva) effectue des campagnes de contrôles et prend des mesures nécessaires en cas d’un dépassement sur base de l’évaluation des risques ». L’Alva a effectivement publié une étude sur la présence de PFAS dans les denrées alimentaires entre 2022 et 2024. Elle l’a annoncé dans un petit texte paru sur le site securite-alimentaire.public.lu. Elle y annonce avoir analysé 204 échantillons d’origine animale et non animale, et quantifié un composé PFAS dans 48 d’entre eux, soit 23 pour cent de la cohorte. Elle précise que « les niveaux les plus élevés ont été observés dans la viande de sanglier », sans en expliquer les raisons. Il est regrettable que cette étude complète, menée par une administration publique sur un sujet de santé publique, ne soit pas en accès libre. Sa consultation sur le site de l’éditeur (Taylor & Francis) coûte 56 euros.

Le gouvernement justifie son immobilisme par l’attente des recommandations qui seront portées par un groupe ministériel informel sur les PFAS. Créé en 2024, sa composition de celui-ci n’est pas publique. Dans une réponse à une question parlementaire de Gusty Graas (DP) du 19 janvier 2026, Martine Hansen et Serge Wilmes précisent que ce groupe est constitué de représentants des ministères de l’Environnement, de l’Agriculture, de la Santé ainsi que de leurs administrations respectives.

Devant la répétition des mêmes éléments de langage, la députée socialiste Claire Delcourt a décidé d’interpeller le gouvernement à la Chambre. (Ce sera le mercredi 18 ou le jeudi 19 mars). « Des études toujours plus nombreuses montrent que les PFAS sont partout : dans l’eau, le vin, les céréales (elle fait référence à des analyses réalisées par PAN-Europe, ndlr) », déclare-t-elle au Land. Elle s’inquiète du peu de données disponibles et de l’absence d’une stratégie globale pour appréhender le problème. « Nous n’avons pas d’inventaire qui permettrait de réaliser une cartographie, nous n’avons pas identifié les personnes à risques… La seule réponse qui nous a été rendue, c’est que l’on attend les directives européennes. Mais d’autres pays vont au-delà. Pourquoi manque-t-on à ce point de courage alors qu’il s’agit de protéger la santé de toute la population ? »

Le gouvernement a placé un écran noir devant les travaux du groupe interministériel. La publication de ses premiers résultats a sans cesse été reportée. Elle était d’abord prévue pour le printemps 2025, puis pour la fin de l’année dernière. Début mars, ils ne sont toujours pas là. « Je me demande si le gouvernement ne va pas profiter de l’interpellation et diffuser le rapport juste avant », dit Claire Delcourt. « Ils pourront dire qu’ils ont travaillé et nous, nous n’aurons presque pas le temps de l’étudier. Ce ne serait pas la première fois que le gouvernement agirait ainsi. » Elle a sans doute vu juste. Selon des informations obtenues par le Land, les « recommandations » sont ficelées et sur le point d’être publiées. La communication officielle des ministère, elle, n’avance toujours aucune date.

Les incidences des PFAS sur la santé sont encore assez mal connues. D’une part les travaux scientifiques nécessitent du temps, mais la grande diversité de polluants éternels mis sur le marché compliquent la tâche des chercheurs. Il s’agit d’une stratégie délibérée des industriels, car modifier légèrement la structure des molécules permet de créer une nouvelle substance sur le plan règlementaire et d’ainsi contourner les interdictions.

L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) considère que les effets les mieux démontrés sont une diminution de l’efficacité des vaccins (réduction de la réponse en anticorps), une augmentation du cholestérol et des altérations du foie. Il est également démontré qu’ils posent des problèmes au niveau de la fertilité et le développement du fœtus (les PFAS traversent le placenta). Ce sont des perturbateurs endocriniens et certains sont classés comme cancérogènes.

Le Danemark, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège ont déposé dès 2023 un dossier « universal PFAS restriction » au niveau de l’UE. Plutôt que d’agir molécule par molécule, l’idée est d’interdire la fabrication, l’usage et la mise sur le marché de plus de dix mille PFAS, tout en laissant la porte ouverte à quelques dérogations temporaires pour des usages dont on a encore du mal à se passer. Les PFAS restent difficilement substituables, par exemple, dans le secteur médical (valve cardiaque, stent, cathéter, membrane de machines de dialyse…) ou l’électronique de pointe (fabrication de puces, isolant pour les antennes et radars…).

Deux pays européens ont déjà pris des initiatives pour interdire, seuls, certains PFAS sur leurs territoires. Le Danemark a été le premier à proscrire en 2020 celui présent dans les emballages alimentaires anti-gras (boîte de pizza, packaging de fast food, papier cuisson...). Quatre ans plus tard, il rejetaient les mousses anti-incendies qui en contenaient. Au 1er juillet, ils seront bannis des vêtements. Depuis le 1er janvier 2026, la France interdit les cosmétiques, les farts de ski, les vêtements et les chaussures contenant des PFAS.

Agir contre les PFAS demande une volonté politique. Le lobby des industriels est particulièrement performant. La Fedil s’en est fait l’écho dans une note publiée le 22 janvier. La fédération rappelle à quel point les propriétés de certains PFAS étaient « essentielles pour des applications fonctionnant dans des conditions difficiles ou extrêmes ». Les industriels expliquent que « les PFAS jouent un rôle crucial dans plusieurs secteurs essentiels pour l’Europe ». Ils préviennent qu’ « une approche indifférenciée ou excessivement restrictive risquerait de compromettre les objectifs climatiques, de transition énergétique, les infrastructures numériques, les transports et la sécurité. »

Le 15 janvier dernier, une enquête de 29 médias européens décrivait l’intensité de la campagne menée par le secteur de l’industrie pour entraver le projet d’interdiction des PFAS en Europe. Ils ont, par exemple, versé plus de 60 000pages de commentaires au projet de restriction, ce qui a ralenti considérablement la progression des travaux. Selon le registre de transparence de l’UE, le budget lobbying de DuPont est ainsi passé de 550 000 euros en 2017 à 2,25 millions en 2023.
Le Cefic, principale fédération professionnelle de l’industrie chimique en Europe, emploie près d’une centaine de lobbyistes à Bruxelles et mobilise chaque année plus de dix millions d’euros pour influencer les décideurs européens. Elle défend par exemple les gaz fluorés, des PFAS utilisés dans les climatisations de toutes les voitures neuves. Adepte du chantage écologique, le Cefic explique pêle-mêle que l’interdiction des PFAS « mettrait à l’arrêt le trafic ferroviaire », « mettrait au point mort l’aviation, l’industrie spatiale et l’industrie de la défense », « annihilerait le secteur automobile européen » ou « contraindra la cessation des activités de la production pharmaceutique européenne ».

Leur travail est efficace. L’Allemagne a déjà revu sa position. Initialement porteuse du projet d’interdiction, elle a expliqué dès fin 2023 qu’un bannissement de tous les PFAS n’était plus envisageable. En janvier 2024, le ministre écologiste de l’Économie Robert Habeck évoquait déjà des périodes de transition rallongées, des dérogations et la possibilité de continuer à produire des PFAS sous conditions. Ces positions seront reprises par la France quelques mois plus tard.

Le Land a envoyé lundi une série de questions aux ministères de l’Environnement, de la Santé, de l’Agriculture et de l’Économie. À l’heure de mettre sous presse, il n’a obtenu aucune réponse de ces ministères. De surcroît, le ministère de l’Environnement n’a pas autorisé l’Administration de la gestion de l’eau à répondre à nos questions.

Erwan Nonet
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