Xavier Bettel a rappelé la doctrine luxembourgeoise, ce dimanche soir. « Je ne suis pas l’Allemagne ou la France, je ne suis pas l’Amérique, je ne suis pas la Grande-Bretagne. Pour un petit pays, le droit international est la meilleure garantie de survie », a lancé le ministre des Affaires étrangères, lors d’un point presse vers 19 heures, retransmis en direct une demi-heure avant le passage chez RTL-Télé du Premier ministre. À nouveau, Xavier Bettel (DP) fait preuve de son sens du timing et de la formule. À nouveau, Luc Frieden (CSV) doit se contenter du second rôle. Bettel évoque la « révulsion » que lui inspire le régime iranien : « Personne d’entre nous ne va verser une larme pour l’ayatollah Khamenei ». Mais le libéral ne s’est pas montré optimiste pour la suite : « Et gi genuch där Fanatiker dohannen ».
Trois-quarts d’heure avant le point presse, le communiqué du ministère d’État et du ministère des Affaires étrangères est envoyé aux rédactions. Le Luxembourg est un des rares pays européens à invoquer encore explicitement le droit international dans sa réaction officielle, et à appeler « toutes les parties à faire preuve de retenue ». Xavier Bettel a relevé lui-même la distance par rapport à la déclaration conjointe de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni, qui aurait « presque soutenu les attaques ». Ce ne serait pas sa position à lui : « Nous parlons de restraints… comment dit-on… pas un engrenage : une désescalade ! »
Des fissures sont rapidement apparues au sein de la majorité parlementaire. Le chef de fraction CSV, Laurent Zeimet, a dévié de la ligne officielle dès lundi, en déclarant au Quotidien : « Je crois que c’est un peu facile de se cacher derrière le droit international qui est, certes, une très belle idée, mais qui a beaucoup de mal à se faire respecter ». Une position qu’il a réitérée le lendemain à la plénière de la Chambre : « Le droit international, oui mais […] ». Lorsque la Chine se réfère au droit international, estime Zeimet, « il faut se demander si notre argumentation est encore solide ». Ce n’est pas la première fois que le député CSV marque sa différence avec Xavier Bettel. Sur l’UNRWA, dont le Luxembourg est un fidèle soutien, Zeimet assume ouvertement « une vue plus sceptique », pointant régulièrement le risque d’une « infiltration » par le Hamas. De nouveau, la ligne CDU s’impose au CSV. Le chancelier allemand Friedrich Merz s’est gardé de faire référence au droit international. Ce ne serait « pas le moment de donner des leçons à nos partenaires et alliés ».
Fred Keup est allé au bout de cette logique : « Ass dat dann ee Broch vum Völkerrecht? » Le député ADR hausse les épaules : « Ka sinn… » Et d’ajouter que ce ne serait pas la première fois. Il avait déclaré la veille à RTL-Radio qu’« au cours des 80 dernières années, le droit international a été constamment brisé vu Jänni a Männi. » Et de relativiser : « Tout dépend toujours de la perspective qu’on adopte ». Le 20 janvier, lors d’une heure d’actualité sur les manifestations en Iran, le même Fred Keup évoquait déjà une possible intervention militaire américaine : Ce serait manifestement une violation du droit international ; « mais là encore, on pourrait naturellement se poser la question si ce n’était pas finalement une bonne chose ». Ce mardi, le député ADR a exprimé son admiration devant la force militaire de Trump : « Actuellement nous avons des frappes extrêmement précises qui montrent à quel point l’armée américaine est puissante ». (Pour aussitôt regretter les dommages collatéraux, notamment l’école bombardée à Minab : « Dat dierf net virkommen ».)
Ce mardi, tous les intervenants ont exprimé leur solidarité avec les manifestants iraniens, massacrés par milliers en janvier (lire page 4). En même temps, le DP, le LSAP, déi Gréng et Déi Lénk ont critiqué les frappes israélo-américaines, au nom du droit international. Du côté du CSV, de l’ADR et des Pirates, on n’aura pas entendu une telle critique vis-à-vis de l’allié historique. Marc Goergen a été le plus enthousiaste. Le député pirate a débuté son discours par : « La libération de l’Iran a commencé », estimant ensuite que « eis Sécherheet wäert sécherlech an d’Luucht goen ». Avec l’ADR, le député pirate a été le seul à ne pas voter une motion appelant le gouvernement à s’engager pour « une désescalade du conflit et une cessation immédiate des hostilités ». Le socialiste Yves Cruchten a illico condamné « une nouvelle fraternisation » entre ADR et Pirates. Sven Clement était, lui, aux abonnés absents. Il séjournait en Inde dans le cadre d’une « Nato Parliamentary Assembly Mission », commentant l’actualité sur Facebook.
Luc Frieden s’est, lui, efforcé de garder les formes : « Le Luxembourg se tient toujours du côté de la diplomatie, de la paix et du droit international », a-t-il assuré aux députés. Mais le Premier ministre n’a pas qualifié les attaques israélo-américaines. Il s’est contenté de soulever « une série de questions » : Une attaque iranienne sur Israël était-elle imminente ? Les négociations étaient-elles vraiment dans l’impasse ? Il s’est bien gardé d’y apporter une réponse, se contentant d’un « nous ne le savons pas ». Malgré la gravitas affichée, cette astuce rhétorique a donné un flou artistique à sa déclaration. Luc Frieden faisait penser à une version édulcorée de Xavier Bettel. Dimanche devant la presse et lundi devant les députés en commission, le Vice-Premier ministre déclarait que les attaques d’Israël et des États-Unis n’étaient pas conformes au droit international. Mardi devant la plénière, le Premier ministre était donc en retrait par rapport à son second.
C’était déjà l’impression donnée par le Premier ministre dimanche soir sur le plateau de RTL-Télé. Intervenant quelques minutes après son ministre des Affaires étrangères, il s’en tenait aux généralités, évoquant une « situation très grave » dans une région « située juste à côté de l’Europe » : « C’est le Moyen-Orient, étroitement lié au Proche-Orient ». À un moment de l’interview, Frieden se fourvoie, déclarant que la République islamique ne cherchait pas seulement à devenir une puissance nucléaire, mais qu’elle « l’était peut-être déjà », ce que même Nétanyahou ou Trump ne prétendent pas. (Depuis plusieurs années, l’élément de langage est : « weeks away ».)
Alors que Luc Frieden marche sur des œufs, Xavier Bettel endosse le rôle de Gentil Organisateur en temps de crise. Ce mardi à la Chambre, il a évoqué en long et en large les efforts d’assistance consulaire. Quitte à se perdre dans le détail des scénarios d’évacuation : « On aura aussi des gens qui ne seront pas très très happy. En effet, si on doit prendre le bus [entre Dubaï ou Abu Dhabi et l’aéroport de Muscat en Oman], il va falloir laisser une partie de la valise. Je vous parle franchement pour vous montrer les problèmes concrets… Tout le monde ne pourra pas embarquer une valise énorme, parce qu’elle ne rentrera pas dans le bus… »
Dimanche soir, le Luxembourg était probablement le seul pays au monde où le ministre des Affaires étrangères réagissait à la guerre aux côtés du CEO d’une compagnie aérienne. Gilles Feith a tenté de rassurer les clients : « Luxair prendra sa responsabilité ! » Médiatiquement, la guerre en Iran a surtout été traitée par le prisme des ressortissants luxembourgeois bloqués dans les États du Golfe. « Déi sécherst Plaz ass a bléift den Hotel », leur conseillait Xavier Bettel ce dimanche, comme un lointain écho au « Bléift doheem » de mars 2020. C’est quasiment en continu que RTL a suivi les vols de rapatriement de Luxair. Du prime-time pour Bettel, s’affichant en première ligne de l’effort pour sauver les touristes luxembourgeois (et prenant soin de remercier sa colistière libérale Yuriko Backes). Dans une vidéo postée sur Facebook, il promet faire de son mieux : « Votre sécurité reste notre priorité ».
Pour une partie de la bourgeoisie et de la classe moyenne luxembourgeoises, la liaison aérienne Luxembourg-Dubaï (ouverte 2021) a remplacé le Blankenberge-Express (ouvert en 1978 et fermé en 2016). La prose publicitaire de Luxair vante cette destination bling-bling : « Le plus grand centre commercial au monde » et des hôtels « plus luxueux les uns que les autres ». Des vols directs vers Abou Dhabi devaient suivre à partir du 26 octobre.