Au moins une fois par décennie, depuis les années 1970 de Rencontres du troisième type jusqu’à aujourd’hui en passant par E.T. (1982), Steven Spielberg, le « réalisateur hollywoodien par excellence » est revenu à un genre qui, plus que tout autre au sein du cinéma commercial, laisse une place à la liberté créatrice de ses auteurs. Le corpus de science-fiction ainsi constitué au fil de ces incursions périodiques frappe aujourd’hui par son extraordinaire diversité, mais aussi par la cohérence avec laquelle il élabore une véritable « poétique de l’émerveillement ». Les films de science-fiction de Spielberg impressionnent, autrement dit, par leur capacité à s’inscrire dans leur époque, en donnant forme aux angoisses majeures qui traversent chacune des périodes où ils ont été réalisés. Dans le même temps, ils composent un vaste hypertexte en expansion, dont chaque fragment contribue à l’édification d’un discours artistique et philosophique singulier.
À première vue, Disclosure Day s’apparente à un récit d’espionnage hitchcockien : dans cette variation autour de La Mort aux trousses (1959), le film s’ouvre sur une course-poursuite où Josh O’Connor, génie dissident de l’informatique, est traqué par une obscure organisation gouvernementale. À la tête de celle-ci se trouve un Colin Firth volontairement caricatural, si foncièrement malveillant qu’il semble tout droit sorti d’un épisode de la saga James Bond. Une intrigue parallèle met en scène Emily Blunt dans le rôle d’une présentatrice de télévision soudain investie de pouvoirs paranormaux. Rouage innocent et inconscient, projetée malgré elle dans une machination qui la dépasse de toutes parts, elle incarne à merveille cet archétype éminemment hitchcockien de l’individu ordinaire, pris au piège, contre son gré, dans les rets d’une sombre conspiration internationale.
Au-delà de sa matrice espionnage, Disclosure Day est aussi un film qui revendique avec fierté son inscription dans la culture de la science-fiction. L’imaginaire auquel Spielberg puise est celui d’une science-fiction « classique », d’une naïveté telle qu’elle nous fait aujourd’hui presque sourire. Là où nombre de cinéastes contemporains se lancent dans de vertigineuses entreprises de world-building ou se perdent dans des mythologies d’une extrême complexité – que l’on pense au James Cameron d’Avatar ou au Denis Villeneuve de Dune –, Disclosure Day réactive des codes hérités du cinéma de drive-in des années 1950. On y retrouve ainsi les cercles de culture, les OVNI, et jusqu’à un peuple d’extraterrestres aux vastes crânes allongés, selon une représentation plus canonique que jamais (celle-là même que résume aujourd’hui l’emoji de l’alien).
Si l’imaginaire convoqué par Disclosure Day paraît à ce point conventionnel, ce n’est certainement pas par manque de ressources inventives de la part de son réalisateur. Auteur résolument néoclassique, convaincu des puissances mythopoïétiques du cinéma narratif traditionnel, Spielberg rend avant tout hommage aux films qu’il a aimés dans son enfance et qui ont façonné sa cinéphilie – une démarche qui n’est pas sans rappeler celle de La guerre des mondes en 2005, adaptation du roman de H. G. Wells déjà porté à l’écran par Byron Haskin en 1951. Au-delà de sa dimension citationnelle, qui chez Spielberg ne prend jamais les allures d’un divertissement postmoderne, l’immédiateté de la mythologie science-fictionnelle de Disclosure Day procède également d’une véritable recherche de simplicité : une manière de réduire le « bruit de fond » afin de mettre en pleine lumière le noyau philosophique du film.
Avec son récit exemplaire, limpide comme une parabole biblique, Disclosure Day est fondamentalement une histoire de foi et de la relation entre l’homme et Dieu. Le symbolisme religieux imprègne le film aussi bien dans sa littéralité que dans sa signification la plus profonde. Après avoir été novice dans sa jeunesse, la compagne du personnage incarné par Josh O’Connor trouve refuge dans un couvent et, dans l’une des scènes les plus intenses du film, serre un crucifix entre ses mains ; frappée de stupeur par l’apparition d’un oiseau « divin », qui évoque de très près la colombe mystique du Saint-Esprit, Emily Blunt se met quant à elle à parler toutes les langues du monde, à l’image des apôtres au jour de la Pentecôte.
En suivant cette lecture métaphysique, encouragée par une multitude d’indices plus ou moins explicites, il n’est pas difficile de concevoir Disclosure Day comme un vaste récit messianique. Fils de la culture juive, tendue vers l’attente du Fils de Dieu, Spielberg trouve ici une forme cinématographique pour imaginer le jour de la venue du Christ. Autrement dit, en traduisant littéralement le titre du film, le « jour de la révélation ». Dans un final bouleversant, le cinéaste met en scène cette révélation comme le récit d’un nouvel Évangile. Paraphrasant Jean, le plus philosophique des évangélistes, « au commencement était le Verbe » : chez Spielberg aussi, comme dans des millénaires de culture sémitique avant lui, le dévoilement d’une vérité ultime passe par la parole, par la narration, par une histoire transmise et racontée – en l’occurrence, à travers le langage universel du cinéma.
Espace symbolique aux possibilités expressives infinies, le cinéma est pour Spielberg le lieu où fonder une nouvelle cosmogonie, donner forme à des récits individuels et collectifs, se construire comme communauté et élaborer des traumatismes personnels. Dans ce dernier film, comme dans le précédent The Fabelmans (2022) et déjà dans son premier long métrage Duels (1971), apparaît notamment une séquence d’accident ferroviaire : autour de cette scène récurrente – sorte de scène primitive, au sens psychanalytique – se cristallisent manifestement les blessures les plus profondes de l’âme du cinéaste, qui trouve dans le cinéma un formidable outil pour rejouer son propre traumatisme, encore et encore, dans l’espoir de le maîtriser, de le normaliser et, en dernière instance, de le métaboliser.
Face à une vision aussi ambitieuse, il est légitime de se demander pourquoi Spielberg confie un message d’une telle sacralité à un récit de science-fiction — un genre de consommation et de box-office, typiquement associé à un cinéma d’intérêt commercial. Pour répondre à cette interrogation, il suffit d’analyser la manière dont Spielberg conçoit la figure de l’extraterrestre, et plus généralement le mythe du contact avec la vie venue d’ailleurs : loin de constituer un simple vecteur d’exotisme, l’alien est, chez le réalisateur de Rencontres du troisième type, le symbole d’une altérité par excellence, qui contraint à une douloureuse renégociation identitaire. Avant même d’être un dispositif spectaculaire, la rencontre avec un OVNI devient ainsi une aventure spirituelle au sens plein, puisqu’elle oblige l’homme à s’interroger sur sa propre nature. Que signifie, au fond, être humain ? Si nous ne sommes pas seuls dans l’immensité de l’univers, qui est Dieu pour nous et qui sommes-nous pour Dieu ?
Dans Disclosure Day, l’humanité n’apprend à se connaître elle-même qu’à travers la confrontation avec l’autre. Une confrontation qui, toutefois, ne passe jamais par une élaboration rationnelle, puisque le cinéma de Spielberg accorde toujours un primat absolu aux émotions : de même que le petit Elliot établissait une communion empathique avec l’extraterrestre E.T., dont il partageait les douleurs et les joies, de même la « messagère » Emily Blunt se met à parler la langue œcuménique des sentiments, qui lui permet d’entrer en contact profond avec toute forme de vie qui l’entoure. C’est dans ce même langage émotionnel et préverbal, universel et pourtant essentiellement humain, que Spielberg imagine se révéler une et une seule Vérité. À l’heure des fake news et des théories complotistes, du relativisme nihiliste et de la post-vérité, il s’agit d’une utopie digne d’un grand rêveur.