Chroniques de l’urgence

La clim soulage mais ne résout rien

d'Lëtzebuerger Land vom 03.07.2026

Pendant la canicule, les petits climatiseurs d’appoint ont fait l’objet d’une véritable foire d’empoigne. On a vu des internautes futés en acheter chez Action pour 180 euros pour les revendre aussitôt sur leboncoin.fr en en doublant pratiquement le prix. Mon royaume pour une clim’, semblaient proclamer certains de nos contemporains assommés par la chaleur. Comment leur jeter la pierre ? Pour le locataire d’une chambre de bonne donnant sur la cour intérieure d’un immeuble parisien, un tel appareil, même s’il est très peu performant par rapport aux installations fixes, représente une ligne de vie. Toutefois, de là à en conclure que la climatisation constitue une bonne réponse à la crise climatique, voire, comme se sont hâtés de le suggérer des cadors du Rassemblement national, la réponse tout court, il y a un pas que seuls les ignorants abonnés au déni auront oser franchir.

Face à la crise climatique, présenter atténuation et adaptation comme des options mutuellement exclusives relève évidemment de l’ineptie. Autant il serait inhumain et injuste de vouloir empêcher le déploiement de solutions, même de fortune, permettant aux personnes les plus vulnérables, seniors, enfants ou ceux confinés dans des logements- bouilloires, d’affronter les pics de température, autant le recours systématique à la climatisation est un parfait non-sens.

Ce n’est pas que la consommation d’énergie qu’elle occasionne (de l’ordre de cinq pour cent des émissions liées au bâti), ce sont aussi les fuites des gaz réfrigérants utilisés dans les appareils. Les plus nocifs d’entre eux ont un effet de serre jusqu’à 2 000 fois plus élevé que celui du CO2. Ces gaz ont tendance à s’échapper des appareils lors de leur fonctionnement, et ce d’autant plus que les appareils sont bas de gamme, ou en cas de mauvais recyclage. L’UE a légiféré pour favoriser l’utilisation de fluides à l’effet de serre fortement amoindri, mais ces mesures ne prendront leur plein effet que d’ici 2030. Au point que, selon l’expert Vincent Viguié, ces fuites représentent aujourd’hui les deux tiers de l’effet de serre causé par le recours à la climatisation en France.

Par ailleurs, en ville, le froid généré à l’intérieur de l’habitat fait grimper les températures à l’extérieur, aggravant l’effet d’îlot de chaleur qui contribue à y rendre si difficiles les périodes de canicule, et ce surtout en cas de déploiement individuel à chaque étage des immeubles. À cet égard, une solution serait de privilégier l’installation des appareils en toiture, pour faciliter l’évacuation de l’air chaud par les vents, ce qui suppose, à nouveau, de prévoir plutôt que de réagir dans l’urgence. Plus généralement, une meilleure prise en compte des risques de canicule dans les codes d’urbanisme permettrait d’aboutir à des maisons moins énergivores, face au froid mais aussi face à la chaleur.

Lors de la récente vague de chaleur en France, qui selon les prévisionnistes va être suivie d’autres épisodes comparables dès le mois de juillet, le débat politique s’est concentré, à juste titre, sur la protection des Ehpad, des hôpitaux et des écoles. Or, dans ces contextes institutionnels, la clim ne fait partie des solutions raisonnables aux pics de chaleur que si elle est pensée lors de la conception des bâtiments et des façons de s’en servir.

De façon générale, la fixation et la polarisation du débat sur la clim en France montrent à quel point les décennies d’inaction face à la crise ont contribué à ancrer dans la société une mentalité de poisson rouge. À l’opposé d’une attitude posée et proactive consistant à combiner judicieusement atténuation et adaptation, à doser réglementation et subventionnement, bref à planifier, on fait mine d’être surpris par la canicule comme si les modèles climatiques éprouvés ne les avaient pas prédits. Le « gros du travail » pour préparer le pays aux impacts de la crise « a été fait » sous ses deux mandats, a ainsi assuré Emmanuel Macron lors d’une conférence de presse sous un soleil de plomb à Antibes, « mais on ne s’adapte pas à un pic qui n’a pas d’équivalent aujourd’hui en Europe et qui n’a jamais eu d’équivalent dans notre histoire ». Une affirmation qui témoigne de la poursuite du déni : que l’exécutif présente les canicules induites par le réchauffement comme une mauvaise passe (entendez : surprenante) dont on va se dépêtrer comme on peut plutôt que comme annonciatrices de futurs épisodes plus graves et plus fréquents enterre tout espoir qu’il ait réellement pris la mesure de la situation. Le mot d’ordre continue d’être la sauvegarde à tout prix de la normalité, même si celle-ci se fait à coup de climatiseurs d’appoint inefficaces achetés dans l’urgence et à prix fort, alors que cette normalité se liquéfie sous nos yeux comme le bitume de nos routes surchauffées.

Jean Lasar
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