À propos du nouvel album du trio Reis Demuth Wiltgen

Grand format

d'Lëtzebuerger Land du 03.07.2026

Paru le 19 juin, Freedom Trail marque un changement d’échelle pour Reis Demuth Wiltgen. Le trio formé par le pianiste Michel Reis, le contrebassiste Marc Demuth et le batteur Paul Wiltgen, qui compte parmi les formations ayant contribué à rendre le jazz luxembourgeois identifiable au-delà de ses frontières, relit ici une partie de son répertoire avec le Luxembourg Philharmonic (anciennement OPL), sous la direction de Vince Mendoza, également signataire de la moitié des arrangements. Le nom a son importance. Arrangeur pour Al Jarreau, Joni Mitchell ou Björk, Mendoza connaît le danger du grand format. Comment faire entrer l’orchestre sans qu’il vienne surligner ce que la musique disait déjà très bien à trois, ni lui faire dire autre chose ? Le morceau éponyme, qui ouvre l’album, y répond dès les premières secondes.

L’ouverture est épique, presque chevaleresque. Les cuivres ont du corps, l’orchestre bombe le torse, puis la batterie vient remettre tout le monde sur des rails, précise comme un métronome mais sans raideur. C’est sans doute l’un des meilleurs morceaux du trio, en tout cas l’un de ceux qu’on attend en concert parce qu’il ne déçoit jamais. Ici, il prend une nouvelle dimension. On pense, par moments, à la bande originale du film The Fugitive (1993) signée James Newton Howard. Une musique de cavale et de muscles orchestraux. Parfois à deux doigts du mauvais goût, notamment quand la batterie vient se poser sur les grands élans de cordes. Mais la cavale tient.

Never Seen Again avance ensuite dans une lumière plus trouble. Les premières notes ont quelque chose d’inquiétant, très cinématographique là encore. On retient un très beau solo de Marc Demuth, vibrant mais jamais bavard. Cross Country ouvre un autre paysage. Son introduction réveille tout un imaginaire de musique orchestrale japonaise. On pense ici à la bande originale du Petit Poucet (2001), composée par Joe Hisaishi pour le très dispensable film d’Olivier Dahan. La comparaison vaut pour cette sensation de conte et de forêt traversée dans l’urgence. Joshua Redman, invité sur trois morceaux du projet, y est en feu. La présence du saxophoniste américain aurait pu n’être qu’un argument de prestige. Elle devient ici un moteur.

Catherine’s Song, dernière apparition de Redman, ralentit la cadence. Le morceau est beau, plus chaud, presque chanté, mais il annonce aussi la partie moins convaincante de l’album. Viral oscille entre tension sombre, écriture maîtrisée et cette tentation très jazz de faire beaucoup avec peu. Home Is Nearby, lui, pourra émouvoir ou laisser de marbre. Selon l’humeur, on y entendra une respiration délicate, ou des sonorités à deux doigts du pathos. Heureusement, Dante, signé Marc Demuth et extrait du troisième album du trio Once In A Blue Moon, redonne du corps à un disque qui traversait un léger ventre mou. Le titre a cette évidence mélodique qui donne l’impression qu’il existe depuis toujours. Michel Reis y offre un très beau solo, la rythmique respire, et l’orchestre retrouve une juste place.

Freedom Trail voit grand. Il donne une nouvelle ampleur à des compositions que l’on croyait connaître, sans dissoudre complètement ce qui fait la force du trio. Cette manière d’avancer ensemble, avec précision, sans jamais trop en dire. À l’automne, le trio aura plusieurs dates en Allemagne, mais dans sa disposition classique. Pour l’instant, aucune date luxembourgeoise ne semble annoncée pour accueillir ce projet orchestral. L’appel est donc lancé aux salles du pays. Une musique pensée pour prendre autant d’espace ne devrait pas rester confinée au disque.

Kévin Kroczek
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