Sitcom

La poisse audiovisuelle

d'Lëtzebuerger Land du 07.02.2002

Le moral de la petite troupe de Sitcom Luxembourg est proche de zéro. « Ce n'est pas de l'alarmisme, mais de l'attentisme, » explique, avec mille précautions oratoires, une source proche de la société. On n'en saura pas beaucoup plus sur la santé financière du groupe indépendant de télévision et de sa filiale luxembourgeoise. D'autant moins que l'assemblée générale des actionnaires, qui s'est tenue mardi à Rome, siège de Sitcom Spa., a reporté d'un mois les décisions sur l'avenir du groupe. La question du site luxembourgeois, présenté comme la « seconde patrie » de Sitcom après Rome évidemment, n'était pas inscrite sur l'ordre du jour, fait-on d'ailleurs savoir. Reste que l'internationalisation de la société, incarnée par sa présence au Luxembourg, pourrait être compromise, faute de bailleurs de fonds. Sitcom va-t-elle se recroqueviller sur le marché italien où elle exploite depuis cinq ans une chaîne d'information continue (INN) et un programme de voyages et d'aventures (Marcopolo) ? La société va-t-elle rapatrier dans la Péninsule les quatre chaînes thématiques - plutôt trois puisque l'une d'elle n'a jamais dépassé la phase de test - qui sont actuellement sous concessions luxembourgeoises pour les faire basculer sous licence italienne ? Cela semble inéluctable même si cette « délocalisation » à l'envers des programmes ne signifie pas forcément la mort du site luxembourgeois. 

Officiellement, le projet d'investissement de quelque vingt millions d'euros dans la plate forme audiovisuelle luxembourgeoise n'est pas abandonné, mais simplement reporté. Il y a deux mois, en novembre, les responsables de Sitcom Spa. ont fait le voyage au Luxembourg pour demander officiellement au ministère de l'Économie, qui s'impatientait de voir traîner les promesses d'investissements au Grand-Duché, un gel provisoire de la convention de financement des projets luxembourgeois signée le 25 octobre 2000. Les autorités luxembourgeoises ont d'ailleurs accepté ce report. 

L'assèchement du marché publicitaire, l'immaturité de ce marché sur le plan paneuropéen, la déprime des marchés des capitaux ne plaident pas en ce moment en faveur de l'industrie audiovisuelle. Pour Sitcom, l'effondrement des marchés financiers a pris un tour très particulier. À la recherche d'argent frais comme toutes les start-up de l'audiovisuel et des télécommunications, la compagnie avait choisi d'ouvrir trente pour cent de son capital au public et d'entrer sur le Nuovo Mercato de Milan, l'équivalent italien du Nasdaq. Le but était de lever 42 millions d'euros de capitaux pour financer son développement international et notamment luxembourgeois.  

Mais 48 heures avant le début de l'IPO programmé pour le 13 décembre 2000, la Chase Manhattan Corp. (devenue depuis sa fusion avec JP Morgan, JP Morgan Chase [&] Co), la banque dirigeant l'opération, stoppe le compte à rebours en invoquant le peu d'intérêt des investisseurs pour l'offre. Les dirigeants de Sitcom ont toujours assuré de leur côté que l'IPO était « pleinement couverte » par les particuliers et largement souscrite (1,3 fois) par les institutionnels. Les deux partenaires d'hier règlent actuellement leurs comptes devant la justice italienne. L'affaire est loin d'être réglée. La signification de la plainte de Sitcom à la Chase a pris six mois pour arriver aux États-Unis. 

Échaudés par l'épisode de la Chase, les responsables de Sitcom ont renoncé à l'ouverture du capital au public, du moins tant que les marchés financiers n'auront pas retrouvé un peu de leur forme d'antan. Pour poursuivre son développement, la société audiovisuelle a procédé en mai dernier à une augmentation de capital de 5,1 millions d'euros qui a permis à Eutelsat de rentrer dans son capital à hauteur de onze pour cent.  Une seconde augmentation du capital social, prévue dans les prochaines semaines, pourrait donner l'occasion à l'opérateur de satellites de monter en puissance. D'autres partenaires seraient aussi en lice.

L'IPO ratée de décembre 2000 serait, selon les dirigeants de Sitcom, à l'origine des déboires du groupe. « Tout est venu de là, » résume l'un d'eux. 

Une partie du plateau de 1 300 mètres carrés que Sitcom Luxembourg avait loué à l'automne 2000 au Gold Bell Center, un immeuble de la Cloche d'Or, a été restitué à son propriétaire. Les locaux techniques destinés à héberger la production et la post production des quatre chaînes thématiques, Nuvolari (voitures), Leonardo (style de vie), Alice (gastronomie) et Espresso (jeunes) sont longtemps restés à l'état de chantier, dans l'attente d'un déblocage de fonds pour l'acquisition de matériel lourd qui n'est jamais venu. Ces chaînes de concession luxembourgeoise mais de langue italienne devaient s'internationaliser ici à Gasperich. La synchronisation des programmes dans plusieurs langues européennes devait être fournie par la plate forme luxembourgeoise qui devait faire travailler 70 personnes. À ce jour, les effectifs n'ont pas franchi le seuil de la demi-douzaine d'employés - administratifs uniquement. L'entreprise s'est retranchée dans des locaux plus petits et attend depuis plus d'un an le signal de départ. Espresso n'a jamais vraiment démarré ses programmes qui n'en finissent pas de tourner en boucle, faute d'annonceurs. Le marché paneuropéen de la publicité n'est sans doute pas encore mûr pour ce type d'offres. 

Un redéploiement de Sitcom au Luxembourg, tel un phénix renaissant de ses cendres,  est-il encore possible ? « Tout n'est pas terminé au Luxembourg, » assure un responsable.  

La situation de Sitcom est loin d'être un cas particulier. La plupart des chaînes de télévision thématiques, qui avaient été séduites à la fin des années 1990 par le Luxembourg, du fait de sa législation attractive, de la présence de la SES, qui a démocratisé la diffusion numérique en clair et l'a mise à la portée de chaînes à petit budget et de Broadcasting Center Europe (BCE), ont disparu de la scène après une brève apparition sur le petit écran.  Leur départ du Luxembourg s'est fait aussi discrètement que leur arrivée. 

Les concessions attribuées en 1998 à Canal Europe Audiovisuel pour Grand Tourisme (voyages) ou Zap (cinéma) vont bientôt lui être retirées par décision du Conseil de gouvernement. Wishline, la chaîne de télé achat de Multithématiques, filiale de Canal + pour les activités multimédia, a arrêté ses activités TV au mois de septembre et poursuit tant bien que mal ses activités Internet à Longwy, de l'autre côté de la frontière. Le programme de télé achat diffusé sur VT4 et Télé Monte Carlo, Tek TV a cessé d'exister depuis longtemps. Noe Channel, le projet de chaîne mondiale de l'écologie, est encore dans les cartons, mais pas définitivement enterrée.

Le bilan des chaînes thématiques est donc plus que décevant. Pour BCE, qui assurait l'essentiel des prestations techniques de ces programmes et tablait sur ces revenus  pour renflouer sa trésorerie et s'émanciper de sa maison mère RTL Group, c'est un bon filon qui s'est tari.  

Les espoirs de l'audiovisuel luxembourgeois reposent désormais sur le Groupe AB de Claude Berda, principal actionnaire avec RTL Group de RTL9 en France. La société prévoit de lancer depuis Luxembourg cinq chaînes thématiques à péage (dont une érotique) ou incluses dans des offres de câblo-distributeurs. 

L'arrivée de AB Group pourrait ainsi avantageusement compenser, sur la balance du paysage audiovisuel luxembourgeois, l'hibernation de Sitcom. Reste à savoir quand Claude Berda sortira ses projets de son chapeau ?  

 

 

 

 

Véronique Poujol
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